«Nos pires craintes se sont réalisées.» Méfiants ou ouverts vis-à-vis des demandeurs d'asile, les Vallorbiers, sous le choc, utilisent le même langage après la sauvage agression de lundi soir. Dans le train de la vallée de Joux, qui attendait en gare de Vallorbe, un requérant débouté a frappé à coups de couteau trois passagers. Par chance les victimes sont hors de danger, de même que l'enfant de l'une d'elle, enceinte de sept mois et demi. La naissance a dû être provoquée par césarienne à l'Hôpital de Genève.

«Il n'y a aucun motif à l'agression, ni altercation, ni provocation ni bousculade. L'auteur des coups est simplement monté dans le train, a sorti son couteau et frappé la première personne qu'il a trouvée», explique le juge d'instruction Christian Buffat, chargé de l'affaire.

L'attaque s'est produite peu après 17 heures. Le premier blessé est un adolescent de 16 ans, du Sentier. Il a été touché au ventre et à la main droite. Une adolescente de 14 ans, du Brassus, et une femme de 31 ans, habitant Le Lieu, enceinte, ont été frappées à leur tour, alors qu'elles voulaient aider la première victime. La jeune fille a été blessée au bras droit et à la jambe gauche, la femme au ventre et au bras gauche. Deux autres passagers qui se trouvaient plus loin dans le wagon ne se sont pas rendu compte tout de suite de ce qui se passait.

L'agresseur est ensuite redescendu du train après avoir menacé un agent de gare qui arrivait. Il a jeté son arme, un couteau pliable à deux lames qui a été rapidement retrouvé, et a pris la fuite. Il a été arrêté peu après, alors qu'il sortait du Centre d'enregistrement des requérants d'asile (CERA) où il avait tenté de déposer une nouvelle demande d'asile, ce qui avait passablement étonné le personnel.

«Une force irrésistible»

Agé de trente ans, l'homme, qui se dit originaire du Kazakhstan, avoir grandi en Lituanie et être sans nationalité, s'était en effet déjà présenté au CERA à la fin du mois d'août. Le 4 octobre, il s'était vu signifier une décision de non-entrée en matière (NEM), le privant de toute aide au titre de l'asile. Le lendemain, il avait renoncé à recourir, et le 6 octobre, il s'en allait du CERA. On ne sait pas ce qu'il a fait jusqu'à sa réapparition lundi, alors qu'il aurait légalement dû quitter la Suisse. Son comportement dans le centre a été jugé «normal». Dominique Boillat, porte-parole de l'Office des réfugiés: «Il ne s'est pas montré courtois, plutôt hautain, mais on n'avait pas lieu de penser qu'il pouvait être violent, et il n'a pas été vu sous l'emprise de drogues ou d'alcool.»

Pour seule justification de son acte, l'agresseur s'est dit «sous l'influence d'une force irrésistible». «A partir de là, on peut tout imaginer, du coup de folie à l'acte calculé de quelqu'un qui pense qu'ainsi il ne pourra plus être renvoyé chez lui, ce sera aux psychiatres de juger», constate le juge d'instruction.

A Vallorbe, la consternation le dispute à l'irritation. «Je ne peux que déplorer la situation, penser aux victimes, et regretter qu'on protège les requérants, mais pas la population», s'emporte le syndic, Laurent Francfort. Il souligne que la commune a pris ses distances avec l'Association qui leur propose un local d'accueil (Aravoh). «Nous sommes horrifiés par cet acte, nous le condamnons, nous sommes en pensée avec les victimes», dit d'emblée Christiane Mathys, présidente de l'Aravoh. Mais elle rappelle aussi que son comité craignait des actes de folie depuis le durcissement des conditions, notamment envers les requérants ne remplissant manifestement pas les conditions de l'asile. «Notre action tente de favoriser la paix de la ville», ajoute-t-elle.

Cette sauvage attaque intervient alors que le CERA vient de faire l'objet d'une enquête auprès de la population: 59% des habitants jugent que la qualité de vie à Vallorbe a baissé depuis son ouverture en novembre 2000. Et ils sont 66% à faire régulièrement état de plaintes de leurs concitoyens. Le CERA n'avait toutefois jamais été lié jusqu'ici à un acte de ce genre.