Justice 

Le vandalisme antispéciste jugé à Genève

Trois jeunes activistes sont soupçonnés d’avoir caillassé des boucheries et vandalisé un abattoir. Ils contestent les faits estimés à 300 000 francs

A Genève, le procès très attendu de Matthias*, militant antispéciste de 28 ans, s’est ouvert mercredi. Le prévenu, qui a passé onze mois en détention préventive à Champ-Dollon, est soupçonné d’avoir commis plusieurs actes de vandalisme en lien avec la cause animale entre janvier et novembre 2018, aux côtés de deux autres militants, également sur le banc des accusés. Vitrines de boucheries, restaurants et magasins de fourrure brisées, sabotage d’abattoir ou encore déprédations sur des bâtiments publics: au total, 18 actes sont reprochés aux activistes pour un montant total de 300 000 francs.

Dans la petite salle du tribunal, le banc des plaignants, presque exclusivement composé d’hommes d’âge mûr, contraste avec le public jeune et bigarré des sympathisants antispécistes venus en masse soutenir les prévenus. L’ambiance est électrique. Sur le banc des accusés, Matthias, poursuivi pour dommages à la propriété, violation de domicile, contrainte et empêchement d’accomplir un acte officiel, est assis aux côtés de Julia*, 22 ans, et Thomas*, 27 ans. Déjà condamné à cinq reprises dont quatre pour des actes de petite délinquance sans lien avec son activisme actuel, Matthias présente un risque de récidive élevé selon le Tribunal des mesures de contrainte. Le procureur Adrian Holloway a requis une peine ferme de 18 mois pour Matthias et de 12 mois pour Julia.

Stratégie du silence

Plaignants non qualifiés, observation sans mandat ou encore absence de PV d’audition: Me Olivier Peter, avocat de Matthias, pointe d’emblée des irrégularités dans le dossier. Certaines preuves sont selon lui illicites et irrecevables. «La police semble avoir pris des libertés avec les règles de procédure, dénonce-t-il. Une approche particulièrement grave au regard des 11 mois de détention.» L’avocat demande à ce propos une indemnité pour tort moral et le remboursement des frais de justice. La présidente refuse finalement de retirer les preuves contestées, mais précise que le tribunal ne tiendra pas compte de certaines d’entre elles, jugées mineures.

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A la lecture de l’acte d’accusation, les prévenus contestent les faits, mis à part les tags dans les toilettes d’un McDonald’s et sur des panneaux publicitaires, soit les infractions mineures du dossier. «Que faites-vous de vos empreintes dans certaines boucheries et des extraits de vidéosurveillance vous identifiant?» questionne le procureur Adrian Holloway, chargé de l’instruction. Les trois militants se murent dans le silence. Les bouchers et restaurateurs lésés expliquent de leur côté avoir dû avancer des frais importants, pour la plupart pris en charge par leur assurance respective.

Matthias et Julia sont les seuls soupçonnés dans le saccage de l’abattoir de Perly, au cours duquel 7 tonnes de volaille ont été souillées. «Une pince-monseigneur, des aérosols et des pieds-de-biche ont été retrouvés dans un sac, sur votre lieu d’habitation. Les analyses de l’Institut forensique de Zurich ont confirmé vos traces, ce matériel vous appartient-il?» insiste le procureur auprès de Matthias. Le prévenu refuse de lui répondre. Pas plus qu’à l’avocat des parties plaignantes qui cherche à savoir pourquoi l’abattoir de Perly a été ciblé.

«En solidarité avec les animaux tués»

Concernant l’occupation de l’abattoir Bell à Soleure, en novembre 2018, les prévenus reconnaissent leur participation à cette «action menée en solidarité avec les animaux tués» mais contestent les infractions qui leur sont reprochées (contrainte et occupation d’accomplir un acte officiel). Comment s’est passée l’évacuation par la police? «J’ai reçu des coups de genou dans les côtes et des pressions au niveau du cou, alors que j’étais déjà enchaîné au sol», dénonce Thomas, qui précise avoir voulu porter plainte, sans succès. Matthias affirme quant à lui avoir reçu du gaz dans les yeux.

Que dénoncent les militants antispécistes à travers leurs actions de désobéissance civile? «Les animaux ont des droits fondamentaux, au même titre que les êtres humains, estime Thomas, revendiquant un activisme politique avant tout. Le critère de l’espèce n’est pas pertinent pour justifier l’exploitation et la mise à mort de milliards d’animaux chaque année sans aucune nécessité.» Une définition moult fois reformulée, provoquant l’agacement du procureur, et l’émotion dans la salle. Thomas précise également participer à des manifestations légales, «souvent entravées par la police».

Mode opératoire minutieux

Pour Adrian Holloway, la culpabilité des prévenus est incontestable sur la totalité des actes. «Dans une vidéo de mai 2018, les antispécistes reconnaissent l’usage de la violence pour amener le débat sur le devant de la scène», souligne le procureur, tout en déplorant que le débat, au sein du tribunal, n’ait pas eu lieu. «Les prévenus ont ignoré les questions gênantes pour ne pas perdre la face devant leurs camarades», souligne-t-il. Concernant les infractions reprochées, le procureur décrit un «mode opératoire minutieux», développé par un «noyau restreint» de militants: une pierre lancée contre des vitrines, des autocollants apposés en guise de revendication, une unité dans l’exécution. Selon lui, les idéaux antispéciste peuvent être défendus de manière pacifique. «Depuis l’incarcération de Matthias, aucune déprédation n’a été observée», note encore Adrian Holloway en guise de conclusion.

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Depuis son incarcération en novembre 2018, les soutiens de Matthias n’ont cessé de dénoncer une «affaire politique», instruite «pour l’exemple». Jugée démesurée, sa détention préventive a pris fin le 17 octobre dernier suite à un arrêt du Tribunal fédéral. Depuis, Matthias est assigné à domicile avec un bracelet électronique. Il a l’interdiction d’entrer en contact avec ses proches. Son procès reprendra jeudi.

* Prénoms d’emprunt

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