Courbée sous le poids du remords, les yeux emplis de larmes, Leila* affronte la justice après avoir déjà subi le pire des châtiments: la perte de sa fille de 9 mois. Quelques minutes d'inattention, le temps d'aller étendre du linge sur le balcon, ont suffi pour que Houda* se noie dans la baignoire. «C'était écrit, le chemin de chacun est tracé par Dieu», déclare cette jeune mère de famille somalienne comme pour soulager un peu sa souffrance. A 24 ans, Leila semble poursuivie par ce cruel destin. Après le décès accidentel de son bébé, elle met encore au monde un enfant polymalformé et mort-né. Sensible à la douleur de l'accusée, le Tribunal correctionnel a renoncé à lui infliger une peine tout en la reconnaissant coupable d'homicide par négligence. «La faute est indiscutable, en aucun cas un enfant de cet âge ne doit rester sans surveillance», relève le jugement.

Les cheveux dissimulés sous un foulard, ce petit bout de femme ne parle pas un mot de français malgré six années passées en Suisse. «Je n'ai pas eu le temps d'apprendre», dit-elle. Son mari travaille comme aide-cuisinier et elle s'occupe de ses deux enfants ainsi que de toutes les tâches ménagères. Le 10 mai 1996, comme à son habitude, elle donne le bain simultanément à son garçon de 2 ans et demi et à Houda. Elle les laisse ensuite jouer dans quelques centimètres d'eau pour ranger la lessive. Pendant ce temps, le père regarde la prière du vendredi à la télévision. Il est alerté par les cris de sa femme qui retrouve le bébé inconscient, la face dans l'eau. Le couple appelle un ambulancier qui habite dans l'immeuble. Transportée à l'hôpital, Houda est réanimée mais les lésions cérébrales sont telles que les médecins décident d'ôter la respiration artificielle douze heures plus tard. «C'est moi qui suis accusée car c'est moi qui m'occupais d'elle lors de l'accident», s'incline Leila. Dans cette famille, où les rôles sont précisément répartis, le père n'assume aucune responsabilité. Il n'a pas été appelé pour surveiller ses enfants et n'a pas réagi lorsqu'il a vu son épouse se rendre sur le balcon.

L'enquête démarre pour établir les circonstances du décès. Un policier s'enquiert même de savoir si la mère ne fait pas partie d'une ethnie «hostile aux filles». Par peur, cette dernière déclare dans un premier temps qu'elle n'a jamais quitté la salle de bain pour finalement admettre une absence de cinq minutes. «J'allaitais encore Houda, elle dormait dans notre lit et nous l'aimions plus que tout. Après ce drame, ma vie est devenue un cauchemar», raconte la mère. Pour son avocat, Me Christophe Misteli, «ce procès est inutile», Leila a déjà été condamnée à un deuil douloureux sans commune mesure avec ce que la justice pourrait infliger. «Les parents sont tenus de veiller à l'intégrité de leurs enfants, l'accusée a commis ici une grave négligence», souligne le substitut Marc Cheseau tout en requérant une peine de cinq jours de prison avec sursis. De son côté, la défense a demandé et obtenu l'abandon de toute sanction en vertu de l'article du Code pénal permettant une exemption de peine si l'auteur a été atteint directement par les conséquences de son acte. Aujourd'hui, le couple a une autre petite fille. Le père, qui a tiré les leçons de ce malheur, s'occupe plus de ses enfants.

* Les prénoms sont fictifs