Sous la neige, 250 habitants de la vallée de Joux descendus à Lausanne en autocar attendent de pied ferme «leur» conseiller d'Etat, Charles-Louis Rochat, fils des Charbonnières et patron de la Santé publique. Quand finalement il apparaît, le ministre est accueilli par des huées. Les décisions qu'il vient d'annoncer à la presse confirment ce que les manifestants craignaient: dans quelques mois, l'hôpital du Sentier n'aura plus de maternité, ni d'urgences de chirurgie. Les protestataires n'en démordent pas: c'est la mort programmée de l'hôpital. On tend un mégaphone au conseiller d'Etat, qui tente d'expliquer que la nouvelle prise en charge des urgences garantira à tous une meilleure sécurité. Il ne récolte que des quolibets. De même, lorsqu'il se dit «profondément combier, moi aussi».

«C'est une journée particulière», avait sobrement relevé le magistrat libéral devant les journalistes. C'est lui qui a finalement dû prendre la décision de «changer la mission» de l'hôpital où il est né et qui avait été fondé par son oncle. A peine élu, il avait trouvé sur son bureau ce dossier en souffrance. Dans un canton qui se signale par un coûteux suréquipement hospitalier, les petits établissements régionaux à masse critique insuffisante sont les premiers à faire les frais d'une politique tardive de restructuration. En 1991 déjà, une commission recommandait la suppression des soins aigus à la Vallée, mais les décisions ont tardé. Après qu'une contre-proposition émanant de l'hôpital a été rejetée parce qu'insuffisante, le couperet est tombé: dés le 1er janvier 2001, la gynécologie et l'obstétrique seront transférées à Saint-Loup, en plaine, à 35 km. Le bloc opératoire ne servira plus que pour des interventions programmées.

«Signal de détermination»

Comme s'il était fier d'avoir enfin pris une décision, le gouvernement souligne qu'il faut y voir un signal de détermination, à l'usage de tous les partenaires des futurs réseaux de soins. En fait, il s'agit d'un compromis. Le gouvernement a tenu compte de la spécificité de cette région périphérique et déterminée à ne rien perdre de ses acquis. Dans un premier temps, des experts avaient recommandé de transformer l'hôpital en simple centre de soins. Finalement, la salle d'opérations est maintenue pour deux ans, à l'essai. Dans le «centre médico-chirurgical» proposé, tout n'est pas clair. On ne voit pas encore très bien ce qu'on pourra y faire, mais il est sûr qu'il n'y aura plus d'anesthésiste permanent. «Ce n'est pas une solution clés en main, ce sera aux acteurs de trouver sur le terrain un système satisfaisant», admettent les planificateurs de l'Etat. Un rapport a jeté une lumière crue sur les actuelles insuffisances des urgences pré-hospitalières à la vallée de Joux, mais le coût et l'efficacité du nouveau système sont incertains.

Pour une économie qui n'est guère que de 700 000 francs, le compromis risque de faire beaucoup de mécontents. Le conseil d'administration de l'hôpital dénonce cette «décision irresponsable» et les habitants manifestent de grandes inquiétudes sur leur sécurité sanitaire. Même si cette question est très controversée: sur place, deux médecins sur cinq refusent d'envoyer leurs patients dans cet hôpital.

«Sabotage»

Devant le château cantonal, les protestataires confirment qu'ils lanceront le 1er mars leur initiative populaire pour la survie des hôpitaux de la Vallée, Moudon et Château-d'Œx (Le Temps du 12 février). «C'est la maternité qui fait mal», lance une dame, sous la neige. «Sabotage», s'écrie un ancien président du conseil d'administration, qui assure que ce service «ne coûte rien au canton». On désigne du doigt des hauts fonctionnaires, qui se tiennent un peu en retrait: «Ce sont ces technocrates de plaine qui ont pris la décision». Charles-Louis Rochat fait face aux visages qui se ferment. La radicale Jacqueline Maurer est à ses côtés. C'est elle qui est venue témoigner de la solidarité gouvernementale, plutôt que Claude Ruey, l'autre libéral, président du gouvernement et précédent patron de la santé publique.