Midi moins cinq, début janvier. Fernando et Isabel reconduisent leur famille portu-

gaise à la gare de Lausanne. Ils ont pris leurs deux voitures, la smala est nombreuse. Six véhicules stationnent déjà en file indienne sur la zone prévue pour débarquer les passagers. Les conducteurs ont filé «juste pour cinq minutes». Fernando klaxonne rageusement, plante sa grosse Mercedes brune derrière la file, bloquant le trafic derrière lui. Sa femme a réussi à se glisser entre deux voitures stationnées, la famille sort en catastrophe et trimbale ses valises à roulettes sur le quai 1 en traversant droit devant elle, enjambant la voie du trafic routier et celle du bus, et lançant derrière elle un signe d'adieu furtif.

Scène d'énervement quotidienne, en soi anodine. Depuis l'inauguration de la place de la Gare de Lausanne, le nombre des accrochages n'a pas augmenté, foi de policiers. La place est esthétiquement réussie, avec ses abribus en verre poli, ses deux giratoires à jets d'eau. Mais le sujet reste une source d'agacement des Lausannois. Le courrier des lecteurs de 24 Heures gronde de reproches et les CFF tentent de calmer les râleurs tout en expliquant qu'ils n'y sont pour rien. Le hic, c'est que vingt millions et trente ans de débat n'ont pas suffi à contenter les usagers, quels qu'ils soient. Les taxis ont ouvert les hostilités dès juillet en protestant contre la zone exiguë qui leur était réservée. Les automobilistes se sentent indésirables et pestent contre ces «zones de dépose» inédites qui leur interdisent de s'arrêter pour les adieux. Dans le monde parfait des urbanistes lausannois, le «kiss and raid» – comme l'ont joliment appelé les Anglo-Saxons et comme l'ont repris les CFF – ce moment indispensable à chaque séparation, n'existe pas. Dans ce monde-là, également, jamais aucun train n'est arrivé en retard, contraignant les accueillants à patienter. Parquer en épi pour acheter un litre de lait à l'«Aperto»? Interdit: de grands panneaux «Juste» et «Faux» font la leçon à l'automobiliste indocile.

Modes d'emploi

Apparemment, la part belle est faite aux piétons: on leur déroule le tapis jaune et gris depuis les portes principales de la gare jusqu'au pied de la rue du Petit-Chêne. Le piéton est plus désorienté quand il doit traverser la place à l'une des deux extrémités: les giratoires sont munis de feux. En temps normal, ils clignotent à l'orange et le piéton traverse à ses risques et périls. Mais les craintifs peuvent appuyer sur le bouton jaune et le feu passe au rouge pour les automobilistes, bloquant la circulation dans le rond-point pour autant qu'un bus passe au même moment. Contre l'illogisme, la municipalité a recours aux modes d'emploi: comme pour enseigner l'art de la zone de dépose aux automobilistes, des autocollants ont été plaqués tout autour de la place à l'attention des piétons perplexes. Pour éviter le trafic, les piétons ont tout loisir d'emprunter les trois magnifiques ascenseurs les menant au niveau des sous-voies. Mais pour l'heure, rares sont les usagers qui en ont découvert l'existence.

Silvia Zamora, la municipale des Travaux, se défend avec exaspération: «La place de la Gare devient le mythe d'un ratage urbanistique. C'est idiot. Les râleurs se plaignent de détails perfectibles. Nous nous sommes donné six mois pour corriger les éventuelles erreurs. Etrangement, il n'y a que des Lausannois parmi les mécontents. Les gens de l'extérieur trouvent cela très bien. Avouez que c'est beaucoup mieux qu'avant». Les ascenseurs? Ils ne sont «pas inutiles», proteste Silvia Zamora qui a été félicitée par les associations de handicapés. On ne peut plus parquer devant la gare? «C'est peut-être le prix à payer pour une ville qui se développe», dit la municipale socialiste.

«Les tâches ont été

bien séparées»

Le problème est là: les CFF et la municipalité de Lausanne ne partagent pas la même conception du rôle de la gare en ville. Faut-il permettre aux automobilistes d'atteindre la gare ou en détourner le trafic? La régie fait le maximum, à Lausanne comme dans les toutes grandes villes, pour que la gare se développe comme lieu d'échanges, avec commerces et services, «rapidement et facilement atteignable», selon le responsable régional de la division voyageurs, Raymond Berney. Pour Silvia Zamora, «une gare est d'abord une interface pour les transports. C'est pour rentabiliser leur espace que les CFF y ont installé des commerces. Mais nous n'aménagerons jamais la place de la Gare comme les abords d'un supermarché». Grâce à l'ouverture dominicale et tardive des boutiques, la gare attire un trafic indésirable sur la place de la Gare conçue pour ne jamais s'arrêter en voiture. Les deux partenaires ont rarement eu l'occasion d'en débattre: «Nous n'avons pas participé aux travaux d'aménagement de la place. De même que la ville ne s'est pas engagée dans la réfection de la gare. Les tâches ont été bien séparées. L'erreur est peut-être là. Nos clients n'apprécient pas le système de dépose adopté par la ville et nous le lui ferons savoir», répond prudemment Raymond Berney. Depuis le 31 décembre, l'amende policière a remplacé les conseils des sécuritas engagés pendant les premières semaines sur la place de la Gare réorganisée pour éduquer les usagers.