«Il ne faut pas qu'on se loupe, car l'état d'esprit est positif dans les deux cantons.» Président du Conseil d'Etat vaudois, Pascal Broulis ne veut pas trop s'étendre sur les détails du «projet» qu'il mijote avec le conseiller d'Etat genevois François Longchamp. Comme ils l'ont tous deux déclaré hier à l'Université de Lausanne dans le cadre du Forum des 100 organisé par L'Hebdo, les deux gouvernements préparent en catimini une solution consistant à assurer le financement des grandes infrastructures régionales dont l'intérêt dépasse les frontières cantonales.

«Rêve et rigueur»

«Il ne s'agit pas d'un fonds commun», précise Pascal Broulis, qui balaie ainsi l'ancien concept maintes fois évoqué d'un fonds intercantonal pour le financement des grandes infrastructures régionales. Pour le président des Vaudois, il s'agit désormais de se mettre d'accord sur quatre ou cinq projets afin de «dynamiser l'espace régional» et de s'attaquer individuellement à leur financement. L'ouverture aux capitaux privés permettant d'aboutir à des partenariats public-privé (PPP) n'est pas exclue, selon les projets. Se départissant de l'image de grand financier prônant uniquement l'austérité budgétaire et la réduction de la dette, Pascal Broulis reconnaît qu'il est temps d'investir pour les décennies à venir. «Il nous faut du rêve et de la rigueur», résume le magistrat vaudois. «Lorsque le projet est mûr, on trouve son financement», assure-t-il. Pascal Broulis estime qu'il y a une marge de manœuvre en la matière de plusieurs centaines de millions de francs. Mais pour ce faire, «il faut trouver des formes de financement qui transcendent la notion de frontière».

«Nous avons listé les infrastructures qui, dans nos cantons respectifs, ont une importance régionale, voire nationale», reconnaît le conseiller d'Etat genevois François Longchamp. Deux sites se détachent immédiatement: l'aéroport de Cointrin, tout d'abord, mais dans une visée régionale qui intègre l'avenir des aéroports de Payerne, dans le canton de Vaud, et celui d'Annecy, en France voisine. Palexpo est le second site. Là également, les infrastructures du Palais de Beaulieu, à Lausanne, et celles du futur centre de congrès de l'EPFL sont comprises dans la réflexion. Enfin, on trouve l'inévitable et fameuse troisième voie CFF entre Lausanne et Genève.

Logiques différentes

Dans le détail, le financement de ces trois objets répond à des logiques très différentes. La 3e voie est clairement de compétence fédérale. Mais dès que la Confédération aura statué sur la 3e voie ouvrant dès lors la possibilité d'un éventuel préfinancement cantonal, la voie sera libre pour une avance de fonds publics vaudois et genevois. De son côté, l'aéroport de Cointrin reste propriété de l'Etat en ce qui concerne les infrastructures, malgré le transfert de charges voté récemment. Le cofinancement de ses extensions - l'une vient d'être entamée et doit être suivie par une seconde qui sera annoncée prochainement - est envisagé. Le secteur privé pourrait être impliqué via la prise en charge par l'Etat du cautionnement des emprunts bancaires. Enfin, Palexpo, désormais société anonyme, est accessible aux capitaux privés tout comme à l'Etat de Vaud.

Réunion en juin

Il y a d'autres projets encore, insiste Pascal Broulis en évoquant par exemple le domaine culturel, sans toutefois donner plus de précisions. En juin prochain, une réunion de deux délégations de trois conseillers d'Etat de chaque canton doit se tenir pour peaufiner les intentions des gouvernements, tirés par les deux magistrats radicaux.

Car il faut bien le souligner: Pascal Broulis et François Longchamp, même s'ils ne l'avouent pas, sont bien les moteurs de cette initiative volontariste. Au sein des deux gouvernements, des réticences apparaîtront sûrement devant le tandem radical valdo-genevois, même si Pascal Broulis assure que les quatorze magistrats tirent à la même corde. Hier, plusieurs d'entre eux, à Genève et à Lausanne, semblaient ne pas tous bénéficier du même niveau d'information sur les intentions exactes du projet en gestation.

Quoi qu'il en soit, l'existence même de ce projet de financement conjoint de grandes infrastructures régionales est à souligner. Elle apparaît désormais loin, l'époque où Vaud et Genève se disputaient jusqu'au Tribunal fédéral la taxation fiscale des pendulaires, provoquant un bras de fer amer entre la socialiste genevoise Micheline Calmy-Rey et le radical vaudois Charles Favre. Loin aussi la vaine tentative de mise en commun des hôpitaux universitaires (RHUSO) qui avait davantage éloigné que rapproché les deux voisins. La tentative de fusion des deux cantons via une initiative en 2002, balayée par les citoyens, avait également mis en avant bien des différences entre les Genevois et les Vaudois, ces éternels frères ennemis.

Conjoncture favorable

Après une période de calme plat où chacun s'est débattu dans ses propres soucis, essentiellement financiers, l'heure est désormais à la collaboration active. La conjoncture économique exceptionnelle est passée par là, ouvrant des opportunités certaines. Enfin, la crise provoquée par la non-retenue par la Confédération de la 3e voie dans les projets ferroviaires prioritaires a mis en exergue le besoin criant et urgent de s'unir dans ce que Pascal Broulis appelle une «communauté de destin et de perspectives».