Jacques Neirynck est un retraité qui ne tient pas en place. Il est professeur honoraire de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où il a fait une carrière remarquée et lancé une nouvelle formation, celle d'ingénieur en systèmes de communication. Ecrivain, il publie un ouvrage par an. Parmi ses œuvres récentes, on trouve aussi bien un essai sur les relations entre chrétiens et musulmans qu'un roman de politique-fiction sur les derniers jours de la Belgique, son pays natal. Il travaille au nouvel épisode de ses polars situés au Vatican. Il est aussi en train d'écrire un livret d'opérette, lui qui a joué longtemps un rôle très actif dans le combat des consommateurs. Surtout, ce brillant touche-à-tout vient de se lancer dans une nouvelle activité: la politique. Cet automne, il mènera la liste des démocrates-chrétiens vaudois pour le Conseil national.

Le petit PDC vaudois, qui ne compte plus que trois députés au Grand Conseil et qui a été rayé de la carte lausannoise aux dernières élections communales, recourt à nouveau à la tactique qui lui a réussi en 1995: la survie à coups de joker. Il y a quatre ans, c'est la renommée de l'animateur de radio Jean-Charles Simon qui avait permis au parti de reconquérir à Berne un siège perdu vingt ans plus tôt. Mais une seule législature ayant suffi à décourager l'homme des ondes, il a fallu trouver une nouvelle personnalité providentielle. Certains ont décliné l'offre, comme l'éditeur Pierre-Marcel Favre. Jacques Neirynck, qui connaît bien Jean-Charles Simon pour avoir animé avec lui l'émission Cinq sur cinq, a accepté avec bonne humeur: «Maintenant que j'ai obtenu le passeport suisse, après vingt-quatre ans d'efforts, je désire exercer la plénitude de mes droits. D'autant que l'on m'a souvent suggéré de mettre en pratique mes idées sur l'enseignement, la consommation, l'intégration européenne.»

L'électorat «naturel» du PDC vaudois représente un petit 4% des voix. Il en faut 5% pour obtenir un siège au National. On compte donc sur le médiatique puits de science pour faire la différence. Avec le C de PDC, qui pourrait signifier centriste aussi bien que chrétien, le candidat est doublement en harmonie. «La Suisse n'est pas un pays d'alternance, elle a besoin d'un centre fort.» Quant à son engagement de chrétien, c'est l'affaire de toute une vie. Jacques Neirynck s'inquiète de la disparition des valeurs chrétiennes, la cause profonde à ses yeux de la débandade des PDC en Europe. Comme chrétien, il met au premier plan les choix éthiques: «Prenez le génie génétique. On se trompe de combat en chipotant sur le maïs transgénique. En revanche, véritable enjeu, va-t-on autoriser la fabrication d'embryons humains comme matière première pharmaceutique? Les pressions seront extrêmement fortes, de la part de l'industrie, des chercheurs, de l'Etat.» Il faut donc «résister», avec une digue. Mais cette digue «nécessite une convergence de chrétiens, de juifs, de musulmans et de bouddhistes.»

Jacques Neirynck est iconoclaste, volontiers à contre-courant par conviction autant que par goût de susciter la polémique. Avec ses affirmations tranchées, il suscite l'adhésion autant que le rejet. Le regard pétillant devant cette nouvelle expérience, le candidat est modeste sur ses chances de succès. Il ne l'est nullement sur sa capacité de secouer le microcosme fédéral. Ravi de jouer l'intellectuel de service, il se voit comme le «Jean Ziegler du centre». «Les gens sont fatigués des professionnels de la politique. Je dirai clairement ce que tout le monde sait sans vouloir le dire!» Par exemple? «Qu'il n'y a de place que pour une bonne université en Suisse romande, pas plus. Que le projet de haute école pédagogique vaudoise ne présente aucun intérêt pour les étudiants ni pour les contribuables, juste pour son directeur, ses trois sous-directeurs et ses cinq doyens.»

Né à Bruxelles en 1931, Jacques Neirynck a quitté son pays natal au début des années 70, pour ne pas devoir en vivre l'interminable agonie. Mais la Belgique «n'est pas un vrai pays». Au contraire, les Suisses ont choisi de vivre ensemble. C'est sans doute la raison pour laquelle la Confédération trouve une grâce infinie aux yeux de cet européen convaincu, même si elle vit repliée sur elle-même, même si elle a mis tant de temps à l'accepter comme concitoyen. «Le consensus n'est pas un compromis, c'est le génie politique de la Suisse, qu'il faut transmettre à l'Europe. Il est incroyable qu'un pays au destin si extraordinaire ait tant de vague à l'âme.»