C’est à croire qu’une malédiction s’est abattue ce printemps sur les deux hôpitaux intercantonaux vaudois. Fin mai, c’était l’Hôpital Riviera-Chablais (HRC) à Rennaz qui était secoué par le départ de son directeur général, Pascal Rubin, après les remous provoqués par les pertes financières massives de l’exercice 2019. Ce vendredi, c’est au tour de l’Hôpital intercantonal de la Broye (HIB) de faire parler de lui, avec l’annonce de la démission en bloc de son conseil d’établissement (l’équivalent d’un conseil d’administration). La décision fait suite à la publication de deux audits sévères.

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Les turbulences ne datent pas d’hier au sein de l’établissement hospitalier broyard, situé à cheval sur les cantons de Vaud et de Fribourg. Problèmes de gouvernance et tensions internes ont atteint leur paroxysme en 2019. Ponctuée par la célébration du 20e anniversaire de la fusion des hôpitaux de Payerne et d’Estavayer-le-Lac, l’année s’est ainsi terminée avec le départ précipité du directeur général, Laurent Exquis, ainsi que de plusieurs cadres, dont le directeur financier et le directeur des ressources humaines. Les deux codirecteurs médicaux ont en outre aussi démissionné de leurs fonctions.

Turnover des médecins

A cette hémorragie dans l’équipe de direction se sont ajoutés un important turnover au niveau des médecins et une dégradation des résultats financiers, avec près de 2 millions de francs de déficit en 2019 (sur un budget de quelque 100 millions). Cette situation préoccupante a conduit les deux cantons, en décembre dernier, à demander un examen approfondi de l’institution. Si, dans leur rapport final, les experts n’ont relevé aucun dysfonctionnement mettant en cause la sécurité des patients, ils pointent néanmoins des défaillances dans la gouvernance, qui ont notamment conduit à une importante perte de confiance du personnel.

Relevant que le «conseil d’établissement, en s’impliquant dans de nombreuses tâches au niveau opérationnel, n’est pas parvenu à se concentrer pleinement sur sa responsabilité stratégique», les experts recommandent de le remplacer «intégralement». Prenant leurs responsabilités, ses membres ont donc choisi à l’unanimité de remettre leur mandat, demeurant en poste jusqu’à la désignation de leurs successeurs, prévue cet automne. «Les conclusions du rapport ne me surprennent pas, commente, serein, le président du conseil, Charly Haenni. Nous avons été contraints de nous impliquer dans l’opérationnel vu les nombreuses défections à la direction.»

Figure de l’intercantonalité

Arrivé en 2014, Charly Haenni estime avoir mené «un conseil d’établissement de crise», «prenant le taureau par les cornes». Ancien président du Grand Conseil fribourgeois, PLR, figure de l’intercantonalité, cet assureur, qui se définit comme «un généraliste», reconnaît qu’il est temps d’ouvrir le conseil à davantage de compétences spécifiques médicales et de gestion hospitalière. «Lors de la création de l’entité, les gouvernements et les parlements des deux cantons ont eu à cœur de défendre les spécificités régionales en nommant des gens sur des critères géographiques et politiques, relève la conseillère d’Etat vaudoise chargée de la Santé, Rebecca Ruiz. Aujourd’hui, le monde hospitalier est devenu si compétitif qu’il faut des spécialistes.»

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La socialiste aura du pain sur la planche: les deux hôpitaux intercantonaux vaudois se retrouvent actuellement avec une direction générale ad interim. Et la crise que traversent les deux institutions, toutes deux des établissements autonomes de droit public, ne va pas manquer d’alimenter le débat politique sur la gestion hospitalière, en particulier celle du CHUV. Mais pour Rebecca Ruiz, la structure des établissements n’est pas en cause: «Depuis la révision de la LAMal de 2012, le système s’est durci, les hôpitaux publics souffrent de la concurrence toujours accrue du secteur privé qui se concentre sur les soins les plus rentables.»

Agrandissement suspendu

De son côté, son homologue fribourgeoise, la conseillère d’Etat Anne-Claude Demierre, défend le concept d’intercantonalité: «On doit aujourd’hui penser un hôpital en termes de bassin de population – pour la Broye, 75 000 habitants qui ont le droit à des soins de qualité et de proximité – et non plus en fonction des frontières cantonales.» Pour la socialiste, la priorité est dorénavant «la mise en place d’une nouvelle chaîne de gouvernance à l’HIB». En attendant, les projets d’agrandissement et de rénovation ont été suspendus.