Asile

Vaud provoque la Confédération en duel

Le Conseil d’Etat vaudois tient au site militaire de Dailly pour accueillir un centre fédéral d’asile. Mais à quel prix?

La crise couvait depuis des mois. Elle éclate désormais avec force. Malgré les revers politiques et une expertise externe défavorable, le Conseil d’Etat vaudois reste convaincu que Dailly est le «seul site adéquat pour un centre de départ» des requérants d’asile déboutés «sur son territoire». C’est ce qu’il répond à la Confédération dans sa prise de position sur le plan sectoriel asile. Et d’exiger dans la foulée une rencontre avec Guy Parmelin et Simonetta Sommaruga, si le Conseil fédéral devait renoncer à Dailly.

Lire la position du Conseil d’Etat vaudois

Le ton monte. Le conseiller d’Etat vaudois en charge du domaine, Philippe Leuba, appuie encore le propos dans La Liberté de vendredi. «Dailly est une place d’armes qui répond à tous les critères posés par le SEM (ndlr: le Secrétariat d’Etat aux migrations)», assure le PLR.

Surcoût d’un million de francs par an

Le plan sectoriel asile définit l’emplacement des futurs centres fédéraux qui permettront de mener les procédures accélérées plébiscitées par le peuple. Problème: en Suisse romande, il manque toujours un 3e centre fédéral d’asile d’attente et de renvoi de 250 places qui complétera Chevrilles (FR) et Le Grand-Saconnex (GE).

Ce dernier centre est attribué à la région valdo-valaisanne. C’est là que Dailly intervient. Lausanne et Sion privilégient cette option de longue date. Cette base militaire située sur un alpage à 1160 mètres d’altitude, au-dessus de Lavey, sans accès en transports publics, sera abandonnée par l’armée à la fin de l’année. Une partie historique avec galeries souterraines continuera d’être accessible pour les intéressés. En surface, les bâtiments de l’armée resteront inoccupés.

Expertise externe

Cette solution n’a jamais plu à Berne. Le 20 juin dernier, le coup de massue est tombé. Le comité de pilotage asile, qui réunit la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, mais aussi les présidents de deux conférences intercantonales, a recommandé au Conseil fédéral le rejet de l’option Dailly. Et pour cause: le site, selon ce comité, ne remplit absolument pas tous les critères minimaux fixés pour l’accueil de migrants, comme l’affirme Philippe Leuba. Il n’en remplirait même qu’un seul, celui de la surface.

Une expertise externe réalisée par Wüest Partner se montre très défavorable. Il faudrait investir à Dailly 50 millions de francs sur 25 ans (dont 13 millions pour réaffecter le site au départ et 6 millions pour l’équiper). L’exploitation annuelle coûterait 1’337’000 francs, soit un million de plus que l’usage dans le domaine. En termes d’accessibilité et de sécurité sanitaire, Dailly est considérée comme problématique pour y loger des requérants d’asile.

Lire aussi: Mario Gattiker, secrétaire d’Etat aux migrations: «Un seul critère est rempli à Dailly pour l’accueil de migrants»

«Pas forcément plus cher qu’à Vallorbe»

Le Conseil d’Etat vaudois conteste l’objectivité de cette expertise externe. Il estime que des éléments ont en effet disparu de la version intermédiaire à la version finale. Selon lui, au niveau des coûts, l’investissement à Dailly reste «raisonnable et pas forcément plus cher qu’à Vallorbe suivant les variantes». Pourtant, en réponse à la consultation fédérale, la commune de Lavey-Morcles, tout en soutenant le projet de Dailly pour un centre d’asile, soulève elle-même son «inquiétude sur les répercussions financières» pour la commune, et demande une «analyse de l’accessibilité nécessaire».

Si le Conseil d’Etat vaudois défend l’option de Dailly avec tant de véhémence, c’est aussi parce que les alternatives proposées par la Confédération pour un troisième centre de départ romand ne rencontrent aucun assentiment. Vallorbe? La commune estime avoir amené sa contribution au domaine asile. Elle est prête à monter aux barricades si son centre pour requérants d’asile – qui sert aujourd’hui à l’accueil des migrants – se mue en site de départ. En Valais, deux autres emplacements sont sortis du chapeau de la Confédération: Martigny et Tourtemagne. Les autorités valaisannes les rejettent.

Lire aussi: La position du Conseil d’Etat valaisan

Un prix humain

Dans sa réponse à la Confédération, le Conseil d’Etat vaudois à majorité de gauche soutient donc Dailly notamment pour des raisons d’acceptation de la population. Il n’évoque à aucun moment les conditions de vie des migrants. L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) ne s’immisce pas dans les négociations entre les cantons et la Confédération. Mais elle a une position générale claire à ce sujet: «Les gens qui demandent la protection de la Suisse sont à placer au centre de la société et non à l’écart qu’ils soient déboutés ou en cours de procédure. Il ne faut pas les exclure de la vie sociale. C’est indigne pour un pays tel que la Suisse», déclare Stefan Frey, porte-parole de l’OSAR.

Au Grand conseil vaudois, la position de l’exécutif, rivée sur Dailly, n’a pas créé de débat pour l’instant. Mais le député Jean Tschopp (PS) s’attend à des rebondissements à la rentrée politique: «L’intervention très rédhibitoire de M. Leuba suscitera sans doute quelques réactions».

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