Il aura suffi d’un coup de téléphone du Temps pour que le gouvernement vaudois recule. Il s’agissait – une mesure passée jusque-là presque inaperçue – d’interdire la musique lors de la réouverture des bars et restaurants, prévue le 10 décembre prochain. Exit le petit jazz en fond sonore dans votre bar à vin préféré, le Chopin accompagnant le goûter au tea-room, ou la musique chinoise chez l’asiatique du quartier en avalant un plat du jour. Car toute mélodie pose problème, selon Philippe Leuba, ministre de l’Economie: «La musique attire les clients et les désinhibe.» Les cafés, bars et restaurants, déjà restreints par des contraintes sanitaires (pas plus de quatre à table, consommation assise, fermeture à 23h), devaient donc en plus prévoir leur rentrée de décembre en faisant vœu de silence, en ne passant pas de musique.

Les tenanciers de ces derniers dénonçaient une «punition collective», trouvant son origine lors de la soirée du mardi 3 novembre au Great Escape, établissement populaire de Lausanne, et une vidéo devenue virale. Lors de la dernière tournée avant la fermeture imposée par le gouvernement face à la seconde vague du coronavirus, on y apercevait le bar envahi par une foule déchaînée sur la chanson Highway to Hell d’AC/DC. Le tenancier de l’endroit a depuis été dénoncé au canton, une procédure est en cours.

«On nous traite comme des enfants»

«Lorsque vous avez un chauffard sur l’autoroute qui enfreint les règles de circulation, vous ne punissez pas l’ensemble des automobilistes», compare Antoine Piguet, tenancier du bar Le XIIIe, dans la Cité lausannoise. «C’est ce qui était en train de se passer pour les cafetiers-restaurateurs. En punissant toute la classe, on nous traitait comme des enfants, alors que nous sommes des restaurateurs qui nous battons pour notre survie», s’exclame-t-il. «Ce week-end, Metropole 2000 et C&A avaient des DJ pour animer le Black Friday, alors que nous, on voulait nous couper le son.» Un bar assis et sans musique, ça n’a pas de sens, pour le vice-président de GastroLausanne. «Mieux vaudrait dans ce cas interdire la réouverture des bars mais ça, le canton ne veut pas l’assumer financièrement», déclare Antoine Piguet.

«Depuis quand la musique est-elle vectrice de covid?» s’étrangle Gilles Meystre, président de Gastrovaud. «On marche sur la tête, cette décision était incompréhensible, s’indigne-t-il. Un restaurant sans musique perd un peu de son âme, et un bar, encore davantage.» L’homme a directement écrit au canton, demandant l’abrogation de cette disposition, il n’avait pas eu de retour. «C’est inéquitable, les magasins diffusent de la musique», comparait-il à son tour, «et ce n’est pas avec un fond sonore dans un bar à vin que l’on va chauffer les foules. Il s’agit de faire confiance aux propriétaires. Avec cette mesure, au contraire, les autorités considéraient chaque tenancier d’établissement comme un potentiel délinquant.»

«Pourquoi interdire toute musique et pénaliser l’ensemble de la profession alors que la limite légale du nombre de décibels est de 75 dB pour une musique de fond», demandait, quant à lui, Thierry Wegmüller, propriétaire de plusieurs établissements lausannois, qui trouvait «cette mesure totalement inadaptée et inadmissible».

«La musique désinhibe les clients»

Répondant au Temps, Philippe Leuba, le ministre de l’Economie vaudois s’est dit «très occupé», ajoutant que «la musique dans les restaurants n’est pas [s]a priorité». Il défendait l’interdiction musicale: «Si on veut ouvrir les restaurants, il faut des normes strictes, c’est précisément pour éviter la punition collective que l’on dresse de pareilles mesures restrictives.» Mais une heure plus tard, le ministre nous a recontactés pour signifier qu’après avoir «parlé avec Rebecca Ruiz», responsable de la Santé, il en revenait à la limite des 75 décibels, préconisée par Thierry Wegmüller par exemple. L’Etat remet donc le son, avec un cocktail composé d’un tiers de contre-ordre, un tiers de pataquès et un tiers d’improvisation.