C'est un peu le Toit du Monde. Le balcon orné de géraniums s'ouvre sur le bleu immense du ciel et du lac. Les bâtiments sont accrochés à la pente, tout comme l'étroit jardin, qui n'offre plus assez d'herbe aux deux yacks de la maison. A l'origine, c'était un home d'enfants. Depuis plus de vingt ans, c'est le monastère et centre d'études bouddhiste tibétain «Rabten Choeling», du nom de son fondateur, le vénérable Rabten Rinpoché.

Près de 40 personnes y vivent: 16 moines, 6 nonnes, des étudiants en internat, des enfants en cours de vacances. Onze langues, pour 14 nationalités. La journée commence à 7 heures, par une célébration dans le temple. Les repas se prennent en commun, aux heures suisses. Le reste du temps est consacré à la prière et à l'étude. «ll faut trente ans pour tout maîtriser, explique Gonsar Rinpoché, le supérieur de l'établissement. Mais les vraies études s'étendent sur plusieurs vies.»

Un événement historique

La première implantation en Suisse de moines bouddhistes tibétains remonte à 1968, date de la fondation de la maison de Rikon, près de Winterthour, par Rabten Rinpoché, l'un des pionniers du bouddhisme en Occident. Gonsar Tulku, venu d'Inde, rejoint son maître à Rikon, avant de lui succéder, en 1986. Entre-temps, le Mont-Pèlerin s'est ouvert. Une association d'amis constituée par Anne Ansermet, fille du chef d'orchestre, aide les moines à louer puis acheter le domaine. Depuis, les bâtiments ont été renovés, une annexe construite pour loger les étudiants et la «Boutique du Tibet», une seconde propriété acquise à proximité. Avec la commune de Chardonne, le centre Rabten Choeling entretient les relations les plus cordiales, organise régulièrement des portes ouvertes, sert des mets tibétains à la Fête des vendanges.

En 1979, le Mont-Pèlerin a vécu un événement historique. C'est l'endroit que le dalaï-lama a choisi pour donner, sous tente, son premier enseignement public en Europe. Sa Sainteté reviendra à quatre reprises au monastère, la dernière en 1988 pour inaugurer le nouveau temple. Mais depuis dix ans, le chef spirituel et temporel du Tibet n'est plus revenu. Il ne viendra pas davantage cette semaine lors de sa visite en Suisse. Pas plus que les moines du Rabten Choeling n'iront à sa rencontre. Entre le dalaï-lama et le monastère, le courant ne passe plus.

C'est que le monastère du Mont-Pèlerin et sa direction sont pleinement engagés dans le conflit qui divise les Tibétains depuis quelques années au point d'avoir fait couler le sang. Un contentieux théologique aux racines anciennes, mais qui a pris un relief particulier dans l'exil et que la Chine n'a pas manqué de chercher à attiser. Une minorité de l'école des Gelugpa, celle à laquelle appartient le dalaï-lama, continue en dépit des consignes du chef spirituel à vénérer une déité controversée: le dorje Shugden («Force adamantine»), un esprit tout à la fois tutélaire et inquiétant dont le Mont-Pèlerin a justement fait son protecteur. Depuis 1996, les communiqués officiels du dalaï-lama et du gouvernement tibétain en exil enjoignent les croyants à abandonner le culte utilitaire des esprits, «qui représente une forme dégénérée de la vie spirituelle». Tout en mettant en garde, de manière déconcertante pour la logique occidentale, contre les menaces que Shugden, cet «esprit des forces ténébreuses», ferait peser sur la vie du dalaï-lama et l'avenir du Tibet. Cette controverse est le reflet d'un conflit qui oppose le dalaï-lama et son approche éclectique du rituel aux éléments conservateurs de la tradition Gelugpa, qui rejettent tout emprunt à d'autres écoles, analyse le professeur américain Georges Dreyfus dans le dernier numéro de Buddhist Studies, une publication internationale éditée à l'Université de Lausanne.

Quand on lui pose la question, Gonsar Rinpoché minimise le problème. Il ne veut pas l'étaler publiquement, pour ne pas ternir la visite du dalaï-lama. Car l'invitation de la Ville de Genève est «un événement rare et important qui sera très profitable pour le Tibet». Dans le temple, il montre la déité controversée, dont la statuette est placée sur un autel secondaire. Pour lui, c'est un conflit de loyauté. S'il suivait le dalaï-lama, explique-t-il, il désavouerait son propre maître, mais aussi Tri Chang, qui fut le maître du dalaï-lama lui-même. «C'est une dérive sectaire, rétorque Mme Ten Zin Wangmo Drongshar, ancienne présidente de la communauté tibétaine de Suisse romande. Gonsar Rinpoché s'obstine à placer les esprits protecteurs plus haut que les valeurs essentielles du bouddhisme, le Mont-Pèlerin ne représente plus rien pour nous, nous n'y allons plus.»

Le désarroi d'une nonne

Dans le jardin du monastère, Gilberte ne cache pas son désarroi: «Dans cette dispute, je suis le maître Gonsar Rinpoché, mais c'est un choix que je n'aurais pas voulu faire et dont je ne suis pas satisfaite.» Cette Française était fonctionnaire internationale à l'Office des brevets, à Munich. Il y a sept ans, au bout d'une longue quête spirituelle, elle a prononcé ses vœux. La cinquantaine, cheveux très courts, le regard à la fois humble et facétieux dans sa tunique grenat, elle est l'une des six nonnes du Mont-Pèlerin. On continue à l'appeler Gilberte, bien qu'elle ait été ordonnée sous le nom de Changtchoub Sangmo, ce qui signifie quelque chose comme illumination et bonté. Elle semble souffrir de l'isolement dans lequel la met la position prise par le monastère. La solution? «Je la vois dans un geste de Sa Sainteté. Qu'elle laisse à ceux qui le veulent la possibilité de suivre ce culte, discrètement.» Devant la maison ondule une oriflamme aux mêmes couleurs que ses vêtements. Rien à voir avec le Tibet, c'est le pavois de la Fête des Vignerons. Gilberte descendra-t-elle aux arènes de Vevey? «A un autre moment, cela aurait été possible. Mais maintenant c'est la retraite d'été, il faut une raison impérieuse pour quitter le monastère.»