Voir débarquer les contrôleurs des finances et la police, le doyen des sciences de l'Université de Lausanne (UNIL) s'en serait bien passé. La faculté est secouée par une pénible affaire depuis quelques semaines. Ce qui semblait n'être qu'un conflit entre un professeur et un doctorant a débouché sur une enquête pénale. Celle-ci, lancée à la demande du Contrôle cantonal des finances et révélée par le quotidien 24 heures, porte sur d'éventuels emplois fictifs et détournement de fonds publics.

La personne dénoncée est Carlo Floriani, un professeur de chimie qui compte parmi les chercheurs les plus renommés de l'UNIL. Les soupçons sur lesquels la justice enquête portent sur la réalité du travail fourni par quatre collaborateurs de son institut. Depuis des mois, le professeur est en conflit avec l'un de ses doctorants, Vittorio Esposito, qui avait précédemment porté plainte pour harcèlement au travail et dénoncé par ailleurs les conditions de sécurité dans les laboratoires.

L'enquête suit son cours et le professeur, qui ne veut faire aucun commentaire sur cette affaire, bénéficie naturellement de la présomption d'innocence. Sans préjuger des résultats de l'enquête, cette affaire n'en met pas moins en question l'autonomie laissée aux professeurs dans l'engagement et la gestion de leurs troupes de chercheurs, de même que l'insuffisance des possibilités de contrôle.

C'est en tout cas la lecture qu'en fait l'association des doctorants et assistants en sciences. «Le système de gestion est tellement flou qu'il ne peut que favoriser des abus, à commencer par des cas flagrants de mobbing», lance Patrick Koppenburg, président de cette association qui représente quelque 300 universitaires.

En sciences, et tout particulièrement en chimie, biologie ou pharmacie, les professeurs se trouvent à la tête d'équipes de chercheurs qui peuvent aller jusqu'à une vingtaine de personnes. Scientifiques transformés ainsi en patrons de PME, ils jonglent avec leurs diverses sources de revenus, seuls à gérer la masse salariale qu'ils composent avec les salaires des assistants payés par l'Etat de Vaud, ceux qui sont payés par le Fonds national de la recherche scientifique (FNS) et les ressources de l'économie privée.

Sombre tableau

Le président de l'association des doctorants en sciences dépeint un tableau fort sombre de l'existence de cette corporation, faite à l'en croire d'horaires de travail abusifs et de pressions de la part de ceux qui sont tout à la fois leurs directeurs de thèse et leurs patrons. «La pratique consistant à jouer les doctorants les uns contre les autres était très localisée il y a dix ans, mais elle se répand comme une gangrène», note Patrick Koppenburg.

Le doyen de la faculté des sciences, Dominique Arlettaz, conteste que l'affaire en cours soit révélatrice d'un climat général dans la maison. Il relève que les plaintes sont exceptionnelles et que les pressions en question peuvent aussi être vécues positivement. Il ne prétend pas pour autant que tout aille pour le mieux. La coexistence des deux types de financement pose effectivement des problèmes. En plus des salaires fournis par l'Université, les professeurs vont chercher ailleurs de quoi payer leurs équipes.

Dans certains instituts, ces apports extérieurs, venant du FNRS notamment, peuvent représenter jusqu'à cinq fois le montant fourni par l'Etat. Les engagements financés par les fonds de recherche échappent au contrôle des instances universitaires, vu l'absence complète de contralisation. A cela s'ajoute une complication supplémentaire: un salaire de doctorant FNRS à 100% correspond à un mi-temps d'assistant engagé par l'UNIL.

«Nous devons être plus intrusifs», affirme le recteur Jean-Marc Rapp, qui a présenté il y a quelques semaines au conseil des doyens un projet de directive visant à unifier autant que possible les statuts des assistants et des collaborateurs de recherche. Notamment pour les conditions de travail et des assurances. «Tous les engagements devraient pouvoir être contrôlés par l'Université, quelle que soit la source de financement, souhaite le recteur. L'idéal serait en outre que l'université verse un complément aux salaires versés par le FNS, de façon à mettre tout le monde sur pied d'égalité. «L'EPFL a les moyens de pratiquer ainsi, mais pas nous…», soupire Jean-Marc Rapp.

De la réserve

Quant aux soupçons de détournement qui pèsent sur le professeur de chimie, le doyen comme le recteur gardent la réserve qui s'impose. L'un comme l'autre assurent toutefois avoir vérifié que les personnes qui auraient fait l'objet d'emplois fictifs ne sont nullement des collaborateurs fantômes, mais qu'elles ont bel et bien rempli des missions.