Les beaux-arts à Bellerive. Environnement et climat à la Riponne. C'est, en gros, le programme du projet de décret présenté hier par Anne-Catherine Lyon, responsable du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, et par François Marthaler, chef du Département des infrastructures. Le document engage un deuxième crédit d'étude de 340000 francs destiné au développement définitif du projet Ying-Yang, lauréat en 2005 du concours international d'architecture, avant sa mise à l'enquête.

Le document esquisse également une piste pour combler le flou qui brouille l'avenir du Palais de Rumine et de la place de la Riponne. Les opposants, désormais fédérés dans un collectif pour un «Grand Rumine», demandent depuis toujours au Conseil d'Etat d'étudier la possibilité de garder le musée au centre-ville (LT du 4.12.2007). Le fil rouge imaginé par François Marthaler répond, en quelque sorte, à la dernière offensive des contestataires.

Du coup, le magistrat écologiste se distancie des Verts lausannois, adversaires déclarés du site de Bellerive, et de son président Yves Ferrari, l'un des chefs de file du collectif. «C'est le meilleur projet au bon endroit», a-t-il juré. Durable et économe. Idéal pour une collection à l'étroit, délocalisée dans la campagne vaudoise.

Le climat en fil rouge

François Marthaler tire un fil rouge idéal entre les différentes institutions logées à la Riponne. Et ce fil, reliant écologie et réchauffement climatique, préoccupations énergétiques et sciences de la vie, devrait valoriser les trésors géologiques, zoologiques, archéologiques (que faire de l'ancien Cabinet des médailles?) disséminés dans les allées et les étages du Palais de Rumine.

Le conseiller d'Etat va jusqu'à échafauder un pôle d'excellence rebondissant de la Riponne vers l'Université, l'EPFL ou le jardin botanique municipal. En deux mots: décloisonnement et synergies. Bien sûr, le dispositif est à inventer, son budget reste à calculer. Une commission élaborera un plan d'action. Celui-ci intégrera également le redéploiement de la Bibliothèque cantonal universitaire (BCU) - 400000 usagers annuels selon les estimations officielles - ainsi que la réaffectation du Musée Arlaud, bientôt sorti de l'ombre du chantier du métro lausannois (M2). Les collections de tapisseries Toms et Pauli et même la Cinémathèque suisse pourraient trouver un toit à la Riponne, temporaire ou permanent, le jour où le musée des beaux-arts et le Grand Conseil auront déménagé. Le parlement compte retrouver la salle Perregaux. Elle devrait renaître de ses cendres en 2012 après l'incendie qui l'a détruite il y a cinq ans. Bref, ni la Riponne ni Rumine ne vont devenir des terrains vagues.

Deux millions

Pour financer l'étude proprement dite, consacrée à la finalisation de l'architecture du nouveau musée, il faudra en tout un peu plus de deux millions de francs. Le canton de Vaud assure 340000 francs. Des tiers se chargeront, comme promis, du solde. La Loterie romande fournira un million, la Fondation Leenaards 300000 francs et le Fonds d'équipement touristique de la région lausannoise 400000 francs.

Le projet de décret chiffre ensuite les coûts de réalisation à 68 millions de francs, répartis à parts égales entre partenaires publics et privés. La nouvelle Fondation de soutien, présidée par Me François Carrard, ancien directeur général du CIO, a pour mission de trouver des généreux mécènes (voir complément ci-dessous). A partir de 2012, après son ouverture, l'exploitation du musée, via une Fondation de droit public, coûtera 6 millions de francs annuels, entièrement couverts par le canton.

Sans passer par la Commission des finances, le Conseil d'Etat a décidé d'affronter directement le Grand Conseil. Date prévue février 2008. La démarche ouvre la porte au référendum facultatif si le crédit est accepté par le parlement. Les opposants pourraient s'en saisir. Même si la tâche semble ardue: il s'agit de récolter 12000 signatures en 40 jours après la publication du décret. Pour l'heure, François Marthaler est confiant. Tout comme Anne-Catherine Lyon, «nous avons une législature pour aller au bout des choses». Le décret, agendé pour la mi-août 2007, a pris du retard. Mais il était vital de l'intégrer aux mesures prioritaires du Programme de législature, baptisé le 15 novembre dernier. Entre les lignes, on comprend que le projet a été remis en discussion. Qu'il a fallu convaincre le collège.

Ce projet ou rien

En février, tout va se jouer au Grand Conseil. Là, l'affrontement sera transversal. Le soutien politique au nouveau musée semble incertain, avec des fractures au sein des partis. Même si les socialistes se sont empressés de communiquer leur soutien. Un rapide coup d'œil à la liste des personnalités solidaires du «Grand Rumine» montre à quel point l'opinion est divisée, jusqu'aux députés qui s'affichent sur le site du collectif. En revanche, l'arrivée de Pierre Keller, directeur de l'Ecole d'art de Lausanne, au chevet de la Fondation de soutien au musée, souffle un élan nouveau au projet. Qui doit pourtant faire face aux oppositions de l'Association «Rives publiques» et de sept particuliers au plan d'affectation cantonal pour le site de Bellerive. Des gabarits signalent d'ailleurs depuis quelques jours l'emprise de l'ouvrage sur les bords du lac.

En somme, le risque d'un échec est réel. L'opposition n'a jamais été aussi bien organisée. Or, le Conseil d'Etat n'a pas de plan B. C'est ce projet ou rien. «Pour une, voire deux législatures», a soupiré François Marthaler. Et les collectionneurs s'impatientent, a rappelé François Carrard.

Le dossier navigue depuis 1991, date à laquelle le Conseil d'Etat décide de sortir le musée des beaux-arts de Rumine, dans les eaux tour à tour tempétueuses et stagnantes de la politique vaudoise. Les soixante pages du projet de décret en sont le témoignage. Elles racontent la recherche d'un emplacement parmi dix-sept lieux possibles. Elles reviennent sur les années de disette économique qui avaient paralysé l'entreprise. Elles se souviennent du concours d'architecture. Jusqu'au projet de décret, pas supplémentaire vers la réalisation du vieux rêve d'Emile Bonjour, directeur du musée en 1924, de le transférer, à l'époque déjà, dans un bâtiment indépendant.