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A Montreux, bataille pour un pré entre lac et montagnes

Des citoyens, soutenus par des organisations environnementales, tentent de sauver une prairie de 2,5 hectares. La population locale vote le 18 juin sur l’avenir de cette parcelle en friche, dans un paysage très construit

Une vue aérienne du paysage entre Clarens et Montreux.  — © Fondation Franz Weber
Une vue aérienne du paysage entre Clarens et Montreux. — © Fondation Franz Weber

Au bord de la route reliant Clarens à Chailly, les gabarits flottent au vent. Cela fait trois ans que les automobilistes défilent devant ces longues tiges de métal, qui servent de croquis à un quartier imaginaire, sans que rien ne bouge, ou presque. L’une d’elles s’est effondrée et gît au sol, entre d’imperturbables moutons.

Les herbivores pourront certainement brouter tranquillement encore un moment, tant que durera la bataille autour de l’avenir de cette parcelle de 25 000 m². Prochain chapitre, un vote populaire, à la suite du dépôt d’une initiative par un groupe de citoyens opposés aux nouvelles constructions. Depuis que le Conseil communal a décidé début avril, par 71 voix contre 13 et 5 abstentions, de laisser le peuple trancher, le lieu-dit «les Grands-Prés» se retrouve suspendu au choix des habitants de Montreux.

Un parc ou un nouveau quartier?

Deux projets s’opposent. D’un côté, un nouveau quartier, composé de 11 immeubles – 232 appartements, 245 places de parking pour voitures, 342 pour vélos, une crèche, une unité d’accueil parascolaire et des commerces –, capable d’accueillir quelque 500 habitants. De l’autre, une prairie rendue à la nature, aux animaux sauvages et aux promeneurs. Un oui à l’initiative réclamant de «colloquer» la parcelle en zone de détente et de verdure signifierait l’annulation de tout projet de construction et la transformation des lieux en un parc de loisirs.

En toile de fond de cette campagne, deux discours s’affrontent à coups d’arguments écologiques. L’un défend la nécessité de créer des logements proches du centre pour limiter l’extension de la ville vers la campagne. L’autre dénonce un «bétonnage» de plus, au détriment d’un rare «poumon vert», dans une région où l’on voit davantage pousser les blocs d’immeubles que les arbres.

Le débat, très émotionnel, mêle plusieurs questions sensibles, entre les craintes de la densification, la pression sur les logements et le gâchis des lits froids, auquel Montreux la touristique n’échappe pas. Sans compter la préservation du paysage. La prairie, sur les hauteurs de Clarens, jouxte une châtaigneraie centenaire, protégée.

Cette région entre lac et montagnes a servi de décor au roman La Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, immense succès littéraire de l’époque. «Rousseau a choisi ce paysage préservé au pied des Alpes pour questionner le rapport de l’homme à la nature. Que cette parcelle existe encore, c’est miraculeux. Les Grands-Prés sont le dernier bastion en mains publiques, permettant de rester en contact avec l’imaginaire de Rousseau. Il mérite mieux qu’un complexe d’immeubles de plus», estime Matthieu Jaccard, architecte et historien de l’art. Le Lausannois a été invité par les initiants à réaliser des visites guidéessur le site, sur les traces de cet héritage culturel.

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A la poignée des opposants initiaux – des riverains directement touchés, constitués en «Association pour la sauvegarde des Grands-Prés» – se sont mêlés des élus et plusieurs organisations de défense de la nature et du patrimoine: la Fondation Franz Weber, Helvetia Nostra, Pro Natura Vaud et l’Association pour la protection des sites montreusiens.

«Ailleurs, face à l’urgence climatique, on reboise. Ici, on bétonne»

Présidente de l’Association pour la sauvegarde des Grands-Prés, Marianne Lipari évoque les oiseaux, biches et renards, qu’elle voit passer depuis sa fenêtre. «C’est la forêt qui vient dans mon jardin. Ce lieu est indispensable pour la diversité de la faune», dit-elle. Elle secoue la tête face à ce qu’elle considère comme un déni, de la part des autorités: «Des lieux préservés de cette ampleur, il n’y en a plus à Clarens, où tout est minéral. Ailleurs, face à l’urgence climatique, on reboise. Ici, on bétonne.»

Pour cette riveraine des Grands-Prés, l’installation des gabarits sur le terrain a constitué un tournant: «La population a pris conscience de la disproportion de ce projet, conçu il y a dix ans et déjà dépassé. Il y a eu deux mises à l’enquête entre 2018 et 2020, qui ont provoqué une pluie d’oppositions.»

L’exécutif de Montreux octroie le permis de construire en 2022, objet de cinq recours encore pendants. Mais le Conseil communal doit encore approuver le droit de superficie, avant que les travaux ne puissent démarrer. Cette étape attendra le verdict populaire, en juin. Fin 2022, l’initiative communale lancée par les opposants aux immeubles aboutissait avec 3364 signatures. L’un des investisseurs, la Société coopérative immobilière de Montreux (Socim), a attaqué la validité de cette initiative en justice, auprès de la Cour constitutionnelle du Tribunal cantonal vaudois, qui a tranché en faveur des initiants.

Des logements pour les familles

Les promoteurs défendent un quartier «alimenté à 100% en énergies renouvelables», doté du label «Site 2000 watts», de la végétalisation de 75% des espaces extérieurs, de la mixité sociale et de nouvelles places de crèche, dans une région qui en manque crûment. Ils garantissent que la châtaigneraie sera préservée. Surtout, ils mettent en avant la nécessité de créer des logements: «La Riviera construit moins que le reste du canton de Vaud», souligne Wolfgang Martz. La situation est particulièrement tendue à Montreux, depuis l’annulation par le Tribunal fédéral du plan général d’affectation en 2020, «un coup dur pour la construction», souligne le président du conseil d’administration de la Socim. «Même lorsqu’ils sortent de la catégorie subventionnée au bout de quinze ans, les loyers que nous pratiquons restent modérés», ajoute Wolfgang Martz.

Un comité interpartis pour combattre l’initiative

Romain Pilloud, conseiller communal socialiste à Montreux, a pris la tête du comité contre l’initiative (et donc pour le quartier d’habitations), qui compte un autre élu socialiste, deux Verts, deux PLR et un vert’libéral. «Les jeunes qui viennent travailler à Montreux peinent à s’y installer car se loger leur coûte trop cher. Ce projet répond à ce besoin, en prévoyant 50% de logements abordables ou subventionnés.»

Le quartier prévu aux Grands-Prés répond aussi à des préoccupations écologiques, estime cet habitant de Clarens, également secrétaire général de l’Association transports et environnement (ATE) Vaud: «On construit proche du centre et sur une ligne de transport public, pour limiter le trafic, tout en laissant la place au végétal, à l’inverse des constructions effrénées que Clarens a connues ces dernières années. Ce projet n’est pas parfait. Mais il a le mérite d’être le fruit d’un compromis politique.»

A l’exécutif, le projet de quartier d’habitations des Grands-Prés est porté par un conseiller municipal vert, le responsable de l’urbanisme Caleb Walther. Mais les écologistes de Montreux sont divisés. Ruth Bär, conseillère communale verte, fait partie des ferventes opposantes aux nouveaux immeubles: «Avant de grignoter les derniers mètres carrés de nature, la ville doit d’abord construire au centre, près de la gare. Et trouver des leviers pour régler le problème des lits froids.» L’élue pointe du doigt deux parcelles en mains communales, encore en friche. Mais aussi quelque 3000 appartements vides recensés à Montreux.

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«Il ne s’agit pas de logements à disposition pour la location, la plupart sont des résidences secondaires; les autorités doivent respecter le droit à la propriété», répond Caleb Walther. Quant aux parcelles encore libres au centre, leur développement dépendra du nouveau plan général d’affectation communal, encore en chantier, précise le conseiller municipal: «Ce travail prendra encore plusieurs années. En attendant, les Grands-Prés sont aujourd’hui notre seul outil pour créer des logements abordables.» L’endroit est resté jusqu’ici intact, car il était un temps pressenti comme site de construction pour l’Hôpital Riviera-Chablais, finalement construit à Rennaz.