Le dix-huitième ministre de la jeune République jurassienne constituée en 1979, élu dimanche de Saint-Martin. Le premier «immigré» à accéder au gouvernement d’un canton qui se targue d’être ouvert. «C’est remarquable. C’était déjà exceptionnel, en 1984, qu’on me préfère à deux postulants indigènes», raconte le Vaudois de Morges Michel Thentz, 52 ans, arrivé à Delémont en 1984 comme ingénieur horticole à l’Institut agricole de Courtemelon. Le voilà propulsé ministre de son canton d’adoption, offrant un second fauteuil gouvernemental aux socialistes.

Il avait imaginé aller déjeuner au Soleil à Saignelégier, «parce qu’il allie culture et gastronomie, mon monde à moi», dit-il, féru de théâtre et de musique. Ce sera le Victoria à Delémont, «parce que c’est plus proche de mon lieu de travail. Je suis sous le charme de cette cuisine bourgeoise, de bonne facture, dans un cadre rétro et chaleureux. A un prix abordable.» Il retient le menu du jour, de la langue de bœuf au madère. «Ce n’est pas évident à cuisiner. Je popote aussi souvent que possible, ça permet la créativité, de bien manger et de se vider la tête.»

Le ministre «lémano-jurassien» se fait chantre du terroir. «Et du cycle des saisons, pour renouer le lien à la terre. C’est stabilisateur.» Oublierait-il ses propres origines urbaines? «Mais, bon sang de bon soir – une de ses expressions favorites – les gens des villes ont un furieux besoin de retrouver l’âme de la campagne.» Ne lui parlez plus de son pays natal. «J’ai vu ce que Morges et Rolle sont devenues. Des cités hyperfriquées, ayant perdu leur âme, où la vie sociale et culturelle s’est rétrécie comme peau de chagrin. Dans le Jura, quel foisonnement social, culturel, associatif. C’est un devoir de le préserver.»

Horticulteur d’Etat, Michel Thentz a sensibilisé les paysans à la nécessité de sauvegarder les arbres fruitiers à hautes tiges, a lancé le Concours suisse des produits du terroir et le Forum romand des eaux-de-vie. Il a contribué à l’obtention de l’AOC pour la damassine. Un combat difficile. D’abord dans le Jura, où intégristes prônant l’authenticité et ceux qui acceptent qu’on greffe les damassiniers se sont chamaillés. «Je me souviens qu’un journaliste avait exigé ma démission, se rappelle Michel Thentz. La damassine est un magnifique ambassadeur du Jura, illustrant la typicité du terroir et le savoir-faire des gens d’ici.»

A plusieurs reprises, des clients du restaurant viennent féliciter Michel Thentz. Il se lève, les embrasse, prend le temps de converser, remonte ses lunettes sur son front, fait de grands gestes.

Le potage est avalé rapidement. Suit la langue de bœuf, très tendre. «Mangeons pendant que c’est encore tiède», invite Michel Thentz. Ajoutant, pour renforcer son attachement à la nature, qu’il va marcher, «avec Gisèle, mon épouse, dans les rondeurs de la chaîne jurassienne. Quand tu marches, tu parles. Je crois à la formule Solvitur ambulando, tout se résout en marchant.»

«Bon, reprend le nouveau conseiller d’Etat, il y a la réalité, bien entendu.» Celle du Jura ne serait-elle pas un peu moins rose que sa description idyllique? Le Vaudois qu’il était, qu’il est un peu resté – «Lorsque je compte, je dis huitante» – ne constate-t-il pas que le Jura est excentré, périphérique, conservateur? Il se redresse, pose sa fourchette: «Pensez-vous que Genève ou Bâle soient mieux centrés? Dans ce petit pays qu’est la Suisse, il n’y a pas de périphérie. Je milite pour que chaque région ait voix au chapitre avec ses spécificités. Plutôt que conservateur ou ouvert, je dirais que le Jurassien est ambigu.»

Michel Thentz prend une grosse inspiration, ramène ses lunettes devant ses yeux, agite ses mains: «Le Jurassien est culotté. Il fallait un sacré courage et de la force d’opposition pour créer un canton. Ce trait de caractère est toujours présent, ça se voit dans les votations fédérales. Le Jurassien a compris qu’il vit dans un petit pays, pas riche, et qu’il est condamné à être génial, à trouver des formules originales. En même temps, il a ce côté conservateur, on est bien chez nous entre nous. Je les connais, ces agriculteurs jurassiens, depuis vingt-six ans que je travaille avec eux. Il faut dialoguer, patiemment, les convaincre. Je crois être parvenu à de beaux succès avec cette méthode.»

Quel développement pour le Jura? «Viser 10 000 habitants de plus d’ici à dix ans n’est pas un but mobilisateur. C’est un moyen. Je préfère améliorer l’ordinaire des 70 000 habitants d’aujourd’hui.» Avec la jeunesse de son parti, il a déposé une initiative pour inscrire dans la loi un salaire mi­nimal. Les partis de droite s’y opposent, pour des questions juridiques et fondamentales. En quoi un tel texte fera-t-il progresser le revenu moyen jurassien, le plus bas de Suisse? «Il faut faire prendre conscience que notre société a intérêt à profiter de meilleurs salaires. Je suggère que nous tenions des états généraux des salaires. On se félicite de l’arrivée annoncée de nouvelles entreprises. Il faut s’occuper de la situation des Jurassiens qui vivent et veulent continuer de travailler ici.»

Au dessert, ce sera un soufflé glacé à la damassine. Il s’imposait. «Si je suis un adepte de la proximité, je ne prône pas l’autarcie», reprend le nouveau ministre. Il estime indispensables les coopérations avec «nos voisins immédiats, Bâle, la France voisine, l’espace Bejune (pour Jura bernois-Neuchâtel)». L’insertion du Jura aux réseaux autoroutier et ferroviaire européens servira-t-elle de rampe de lancement? «Incontestablement. Mais nous devons veiller à gérer de manière cohérente notre territoire. Jusqu’où élargir les zones industrielles? Si l’on grignote les terres agricoles et les plaines, on se privera de l’espace qui permet de bien vivre.»

Michel Thentz souhaiterait être ministre de l’Aménagement du territoire, des transports et de l’énergie. Pour y affirmer sa fibre verte. «Je lis La Revue Durable avant L’Evénement syndical», avoue-t-il. Il estime indispensable la croisade pour les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables, «le solaire thermique, le bois énergie, les éoliennes». Il sent venir la question «qui tue»: appuiera-t-il le projet de parc éolien sur les hauts de sa ville de Delémont, porté par «son» maire Pierre Kohler? En apprenti-magistrat prudent, il joue son joker. «Je suis embarrassé.»

S’il entend amener sa «sensibilité de gauche» au gouvernement, il est adepte du consensus. Mais il saura se faire entendre dans un collège où ses quatre collègues sont des sortants réélus. «Etre conciliant n’est pas être soumis. J’ai suffisamment de caractère pour ne pas être le petit dernier à qui l’on demande de faire les cafés.»

Le succès électoral des socialistes jurassiens a été salué par le parti national. «Je suis fier que les Jurassiens redonnent le moral au PSS.» L’arrivée de Michel Thentz aux affaires exécutives l’incite-t-elle à soutenir le contre-projet pour faire obstacle à l’initiative UDC pour le renvoi des étrangers criminels? «Non. On ne fait pas des lois en fonction des idées perverses de l’UDC.» Pour que le PSS surfe sur la vague du succès jurassien, Michel Thentz a-t-il une bonne recette à souffler à Christian Levrat? «Nous avons gagné en allant au contact des gens et en mobilisant nos troupes. Une dynamique des militants est indispensable.»