Élection

Les Vaudois plébiscitent le statu quo

Malgré une fin de campagne sous tension, la socialiste Rebecca Ruiz arrive largement en tête du premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat. Les citoyens souhaitent garder une majorité de gauche au gouvernement après le départ de Pierre-Yves Maillard

Au moment où il monte le vieil escalier qui mène à la Salle Helvetia, le stamm de l’UDC en ce jour d’élection complémentaire au Conseil d’Etat, Pascal Dessauges ne sait pas encore que l’évolution des résultats lui est plutôt défavorable… Il est 12h30 ce dimanche, la socialiste Rebecca Ruiz est déjà devant, alors que le score des principales villes du canton, traditionnellement à gauche, n’est pas encore connu. Jacques Nicolet, le président de l’UDC vaudoise, fait grise mine. «Pourtant le PLR nous a soutenus comme jamais», souffle-t-il pensif…

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L’ambiance est tout autre à quelques centaines de mètres, à la place Chauderon, au stamm du PS, entre effusions de joie et embrassades. Les militants voyaient leur candidate terminer ce premier tour au coude-à-coude avec son concurrent UDC. Elle va finalement le devancer de 13 000 voix. Les résultats tombent peu après 13 heures: Rebecca Ruiz obtient 67 683 suffrages (46,59%), contre 54 576 (37,56%) pour Pascal Dessauges. Le second tour s’annonce plus que compliqué pour la droite, qui rêve toujours de reprendre la majorité au Conseil d’Etat perdue en 2011 suite au décès de l’UDC Jean-Claude Mermoud.

Le bilan de Maillard salué par les électeurs vaudois

«Presque 10% d’avance, on est proche de l’inattendu», se félicite Pierre Dessemontet, vice-président du PS vaudois. Le géographe remarque la forte progression de son parti dans les moyennes communes comme Moudon, Orbe ou surtout Cossonay (Rebecca Ruiz y arrive en tête avec respectivement 47%, 52% et 59%). Jessica Jaccoud, présidente du PS, y voit «la confirmation que l’équilibre politique avec une majorité de gauche au gouvernement et une majorité de droite au parlement plaît aux Vaudois». Des citoyens qui ont donc plébiscité le statu quo, pour remplacer Pierre-Yves Maillard, dont le bilan a été unanimement salué durant la campagne, y compris par la droite.

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«Tout le monde reconnaît que Maillard est un bon ministre, cela a profité à Rebecca Ruiz», relève ainsi Axel Marion, le candidat PDC. Dans ce contexte, son slogan, celui d’amener une nouvelle formule au gouvernement vaudois (trois de gauche, trois de droite et un centriste), est resté inaudible. Les mauvaises langues disent qu’«à force d’avoir joué les arbitres, il s’est mis lui-même hors jeu». Axel Marion récolte finalement un décevant 6%, lui qui espérait atteindre 10%. Certains observateurs le voyaient même tutoyer les 12%, voire 15%. Même s’il doit encore en discuter avec son parti, l’homme ne se présentera sans doute pas au second tour: «Mon résultat ne donne pas une indication très forte à me maintenir.»

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Axel Marion regrette la différence de moyens avec les grands partis: «Mon budget de campagne de 16 700 francs est minime par rapport à ceux des autres candidats, 240 000 francs pour le PS et près de 100 000 francs pour l’UDC.» Mais force est de constater que l’Alliance du Centre, regroupant Vaud Libre, le PBD, le Parti évangélique et l’UDF, n’a pas du tout fonctionné, alors qu’elle a un potentiel électoral de 10%. «C’est l’une des leçons de ce scrutin, analyse le conseiller national écologiste Daniel Brélaz. Le centre arrive à s’unir seulement lorsque chacun y trouve un intérêt, mais pas quand il s’agit de s’unir derrière un seul de ses membres.»

Un premier tour marqué par le «vote utile»

La droite aussi espérait secrètement que le centriste fasse davantage de voix, qu’il aurait prises en majorité à Rebecca Ruiz. Pour le politologue René Knüsel, ce premier tour a été fortement marqué par le «vote utile» plus que par le «vote de sympathie», qui a resserré le débat autour des deux principaux candidats: Rebecca Ruiz et Pascal Dessauges. Selon lui, les polémiques (soupçon de copinage entourant la nomination de son mari à la présidence de la compagnie CGN et plainte pénale déposée par des citoyens au sujet d’un contrat de travail problématique à l’Etat de Vaud) qui ont émaillé la fin de campagne de la candidate socialiste ont joué un rôle certain, plutôt en sa faveur. «Je ne peux pas le mesurer, mais il est certain que les attaques dignes du caniveau que j’ai subies ont mobilisé mon camp politique», commentait Rebecca Ruiz.

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Reste que l’un des points centraux du vote est l’incapacité de la droite à s’unir. Malgré le soutien de l’état-major du parti et de ses conseillers d’Etat, l’électorat PLR n’a pas suivi complètement. En fin analyste, Daniel Brélaz estime que 15 à 20% de cet électorat, jusqu’à 30% dans la commune de Lausanne, ont glissé un bulletin avec le nom Rebecca Ruiz, peut-être rebutés à l’idée de soutenir le représentant d’un parti qui au niveau national combat l’ouverture internationale de la Suisse. Pourtant, contrairement à de précédents candidats UDC, Pascal Dessauges a modéré son propos, se posant en PLR-compatible. Cela n’a pas suffi. «Le PLR et l’UDC doivent réfléchir à une refonte de leur alliance, autour d’un programme politique unique, analyse encore le politologue René Knüsel. Dans le cas contraire, tout espoir pour la droite de reprendre la majorité au Conseil d’Etat lors des prochaines élections de 2021 sera illusoire.»

Les voix d’extrême gauche convoitées par l’UDC

Le camouflet aurait pu même être total pour l’UDC. L’extrême gauche, en présentant deux candidats lors de cette complémentaire, a peut-être empêché Rebecca Ruiz d’être élue dès le premier tour. Dans ce duel interne, le vieux routinier Jean-Michel Dolivo d’Ensemble à gauche (4,1%) a su résister à la poussée de la jeune Anaïs Timofte du POP (3,3%). Un parti qui gardait néanmoins le sourire. «Avec sa campagne, Anaïs nous a donné une nouvelle dynamique, se réjouit le député popiste Marc Vuilleumier. Nous avons enregistré l’adhésion de beaucoup de jeunes.» Surtout, la gauche de la gauche commence à rêver des fédérales, où un score cumulé de plus de 7% pourrait leur permettre de décrocher un, voire deux sièges.

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Cet électorat populaire est pour l’heure convoité par l’UDC en vue du second tour. «Ces électeurs auront peut-être envie de se tourner vers nous, plutôt que vers la candidate de cette gauche caviar au pouvoir, lance offensif son président Jacques Nicolet. Mais vu le clientélisme et l’argent distribué, les citoyens voudront-ils mordre la main qui les nourrit…» Le ton est donné.

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