«C’est comme des gens qui ont gagné gros à la loterie et ne savent pas quoi faire de cet argent. Il leur brûle les doigts», dit une habitante de Vaux-sur-Morges.

Il y a deux publicités dont cette micro-commune vaudoise se serait volontiers passée. La première est le meurtre, en janvier 2010, de la municipale Catherine Ségalat, 66 ans. Suspect No 1, son beau-fils nie, l’enquête se poursuit.

L’autre affaire est moins dramatique et au fond plus perturbante, car il n’y a pas ici une victime et un suspect, mais au contraire un cadeau du ciel qui pose une colle à tout le village. L’été dernier, l’administration fédérale des impôts a publié une étude montrant que Vaux-sur-Morges affiche, avec 338 779 francs, le plus haut revenu imposable moyen de Suisse.

Appelons le syndic de ce bienheureux endroit, Philippe Sutter. Le premier contact est rugueux:

– Ça ne veut rien dire, cette statistique! Elle ne tient qu’à un seul contribuable sur 170 habitants.

– Ah bon, lequel?

– Si vous croyez que je vais vous le dire!

Hélas pour le syndic, une balade sur place lève rapidement le mystère. Le contribuable en question est André Hoffmann, arrière-petit-fils du fondateur de Roche et vice-pré­sident du conseil d’administration du géant pharmaceutique. Il reçoit Le Temps à Morges, où il gère aussi la fortune des Hoffmann à travers la société La Massellaz SA. «J’ai déménagé de Londres dans le canton de Vaud pour me rapprocher de ma famille… et pour le plaisir d’y être», dit-il en désignant d’un geste large le panorama du Léman où moutonnent les nuages d’automne.

Grandi dans une réserve ornithologique de Camargue créée par son père Luc (il en a gardé un léger accent chantant), soucieux de développement durable, mécène, pas snob pour un sou, André Hoffmann est le voisin idéal. Il participe à la vie du village, notamment aux séances du Conseil général. «Tout le contraire d’un citoyen virtuel!» apprécie le municipal Charles-Antoine Valsesia, ancien directeur de l’école Pestalozzi à Echichens. «Convivial, pas exigeant», ajoute le secrétaire communal Raymond Stoudmann. Le genre de personne qui ramène les croissants le dimanche sur son vélo, relève un villageois.

L’anti-Marcel Ospel, en quelque sorte. André Hoffmann aurait pu choisir, ailleurs en Suisse, un havre fiscal où les prélèvements sont moins lourds. «Je n’ai pas fait de recherche dans ce sens, cela n’a joué aucun rôle», balaie-t-il. Mais a-t-il songé à l’impact financier que son arrivée aurait nécessairement sur le microcosme local? La question a l’air de le surprendre. «Non, je me suis assez peu préparé», répond-il après quelques secondes.

Vaux-sur-Morges ne s’est pas préparé davantage, même si d’autres contribuables aisés avaient déjà habité la ferme rachetée par les Hoffmann. Il y a une quinzaine d’années, la commune tournait avec un ­budget annuel de 250 000 francs, se souvient l’ancien syndic Philippe ­Schmidt. Elle végétait au bas de l’échelle de la péréquation financière vaudoise, en classe 12. Son administration n’avait même pas le téléphone.

Et voilà qu’elle décroche le jackpot: 3,7 millions de francs de recettes (fiscales pour l’essentiel) en 2008, plus de 7 millions en 2009…

Un cadeau du ciel? «Une catastrophe!» lâche la première personne rencontrée par Le Temps. «Très embarrassant», confie une seconde. «Cet argent tombe dans les mains de gens qui ne savent pas comment le gérer et se sentent investis d’un pouvoir qu’ils ne maîtrisent pas», analyse une troisième.

Pour comprendre ce qui se passe, reprenons notre balade – munis d’une gourde, car nous nous trouvons dans la «vallée sèche»: trois communes, zéro bistrot malgré les vignes environnantes. Seuls les plus anciens de Vaux-sur-Morges se souviennent du temps où il y avait une laiterie, une épicerie. L’unique entreprise ayant pignon sur rue au village, la menuiserie Stoudmann, va le quitter. Aujourd’hui, on n’y compte plus que cinq agriculteurs, son centre se résume à une maison à clocheton entourée de quelques fermes autour d’une jolie place Heinrich-Sutermeister, en hommage au compositeur suisse décédé ici en 1995.

Il faut marcher 300 mètres pour trouver un adolescent s’entraînant au basket dans une zone villas presque déserte en ce milieu d’après-midi. C’est le quartier de Pierrafuz, qui a doublé la population de la commune depuis les années 90, y amenant des fonctionnaires, des professions libérales. «Une jolie brochette de citoyens de toute provenance, un village bien équilibré», assure Charles-Antoine Valsesia.

Ce n’est pas tout à fait l’appréciation qu’en fait le Mouvement de sauvegarde de Vaux-sur-Morges. Celui-ci se bat depuis plusieurs années contre un projet d’immeubles que la commune veut construire, à son compte, sur une parcelle de 5300 mètres lui appartenant. «Des clans se sont formés, le climat est pourri», dit un opposant. «La situation est tendue par rapport à ce projet, mais en dehors de ce problème, l’ambiance n’est pas mauvaise», nuance François Menzel, président du Conseil communal.

Au fait, pourquoi la commune veut-elle se muer en promoteur immobilier, d’autant plus qu’une première tentative, à Reverolle, se solde par des frais de rénovation nettement supérieurs au budget? Des opposants accusent, sans preuves, la municipalité de défendre en sous-main des intérêts personnels et de manipulation. Eux-mêmes sont traités de «romantiques néo-ruraux» qui refusent de partager leur bien-être avec des nouveaux venus, après qu’eux-mêmes ont été accueillis à bras ouverts par les paysans du village. A bras ouverts? «Nous habitons en Pierrafuz depuis douze ans, et on nous appelle encore «les nouveaux», dit Jean-Pierre Lardet. Arrivé il y a dix ans, François Menzel, lui, se sent intégré: «Les mentalités citadines et villageoises diffèrent forcément, mais on arrive à s’entendre.»

Notre balade nous ramène au bâtiment à clocheton, où le syndic Philippe Sutter a finalement accepté de parler au Temps, accompagné des municipaux Charles-Antoine Valsesia et Jacques Stoudmann. Ils énumèrent tout ce que Vaux-sur-Morges a déjà fait: rénovation des routes, éclairage communal («digne des Champs-Elysées», persifle un opposant), provisions pour les égouts, prêts à d’autres communes à taux d’ami, fonds pour subventionner les rénovations réduisant le gaspillage d’énergie, sortie des aînés, cartes de bateau à 10 francs…

Mais voilà: même après tout cela, il reste de l’argent, bien trop d’argent que la péréquation intercommunale aspire avec un bruit infernal aux oreilles municipales: «Hallucinant, une calamité.» De fait, Vaux-sur-Morges a payé 1,83 million de francs d’acomptes en 2010 au titre de la solidarité avec des communes moins favorisées qu’elle. Pour 2011, année marquée par un changement de système, le montant saute à 4,14 millions. «Ce n’est pas aux communes de percevoir l’impôt pour l’Etat», s’insurge le syndic.

Alors oui, la commune «investit dans la pierre», histoire d’assurer son avenir pour le jour où son riche contribuable aura déménagé sous d’autres cieux. Ce n’est pas la seule raison. Certains rêvent à haute voix de réduire l’impôt communal (dont le taux est déjà le plus bas du canton, à 43 centimes par franc payé à l’Etat), voire… de le supprimer. «Après tout, la loi dit qu’une commune «peut» prélever des impôts, ce n’est pas obligatoire», relève, matois, Jacques Stoudmann. Sans impôt communal, pas de péréquation. Et sans péréquation, pas d’aspirateur cantonal. En théorie, du moins. «J’imagine bien que le canton enverra une armada de juristes pour trouver la faille», ajoute le municipal par prudence.

Pas besoin d’une armada, un coup de fil au Service cantonal de la péréquation réduit ce scénario en miettes. «Mettre le taux à zéro ne s’applique qu’à une partie des impôts communaux, explique Fabrice Weber, chef de service. Restent tous les autres – fonciers, à la source, droits de mutation, etc. – qui rapporteront d’autant plus que la commune devient propriétaire d’immeubles.»

Comme elle n’a pas non plus le droit de se muer en spéculateur sur les marchés des actions ou des matières premières, le serpent se mord la queue. Bon sang, que faire de ces millions?

«Les vrais riches savent gérer leur argent. Si Vaux-sur-Morges veut s’appauvrir, elle n’a qu’à fusionner avec ses voisines», tranche un conseiller d’Etat agacé. «C’est sûr que nous sommes une fiancée intéressante», dit l’ancien syndic Philippe Schmidt. Sauf que la riche fiancée fait la moue à ses prétendants roturiers. «Dans l’état actuel de nos finances, jamais une fusion ne passera», estime l’actuel syndic Philippe Sutter. «Les gens sont égoïstes», philosophe Raymond Stoudmann.

Des contacts informels ont eu lieu avec les voisines. «Passer de 160 à 500 habitants changerait-il vraiment la donne?» s’interroge François Menzel. Il faudrait engager des employés à plein temps alors qu’aujourd’hui, des agriculteurs s’occupent quelques heures de la voirie et de l’administration, et cela fonctionne très bien.

En attendant que la situation se décante, la démocratie locale avance à petits pas. Les opposants tirent leurs dernières cartouches contre les nouveaux immeubles, arguant de la présence d’une ligne électrique à haute tension qui en diminuera la valeur. Une demande de crédit va être présentée au Conseil général, peut-être le 23 novembre prochain.

«On ne peut nous reprocher un manque de transparence, dit Jacques Stoudmann. Le débat a été ouvert à toutes les étapes.» Certains villageois, en particulier chez les opposants, sont devenus «des consommateurs de démocratie, sans en assumer les responsabilités, soupire Charles-Antoine Valsesia. Nous sommes une petite communauté, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser des conflits s’envenimer.»

Et d’insister à l’intention du journaliste: «Vaux-sur-Morges est un village normal, tout à fait normal.»