Dans la lumière crue du couloir qui contraste avec la pénombre enveloppant le Château des Novalles, l’aiguille des secondes dicte un temps suspendu au rythme des sonneries qui agitent le smartphone des deux veilleuses. «Vous m’avez appelée?» Cette danse nocturne et silencieuse emmène les deux soignantes d’un étage à l’autre pour répondre aux besoins des pensionnaires de l’EMS blonaysan. Une envie pressante. Une literie à changer. Des douleurs à soulager. Entre deux escaliers, Monique Piaget confie avoir trente ans de veilles derrière elle, dont sept dans l’établissement de la Riviera vaudoise. «J’aime travailler de nuit. C’est plus calme, on est préservées du stress de la journée. On prend le temps d’écouter les résidents et, à force, on connaît toutes leurs petites habitudes, celle qui aime avoir une couverture sur les pieds, celui à qui on remonte le duvet jusqu’au cou, sourit l’infirmière assistante. J’apprécie ces liens. Et puis, je ne suis pas faite pour le travail d’équipe, j’ai un côté un peu sauvage.»

Aux côtés de la jeune sexagénaire, Milijada Obradovic, que tout le monde, par choix ou par facilité, appelle Miki, fête cette année ses vingt ans au sein de l’institution vaudoise. Privilégiant depuis sept ans le travail de nuit pour des raisons familiales, l’auxiliaire en soins est l’une des rares à veiller à temps plein. De plus en plus, les EMS limitent cette activité à 90%, tant la tâche est éprouvante. «Imaginez un lendemain de Nouvel An où vous avez fait la fête. Pour nous, c’est tous les jours comme ça, c’est comme une gueule de bois permanente», dit la Vaudoise d’origine serbe dans son accent chantant.

Hormis deux tournées effectuées en duo en début de soirée puis à l’aube, les deux gardiennes de la nuit interviennent à tour de rôle avant de rallier leur point de chute, la salle à manger. Sur les tables désertes, des tulipes fraîchement coupées augurent l’espoir d’un printemps plus clément. En ce lundi de fin janvier, la nuit est calme, «agréable», bien loin des nuits d’horreur traversées en fin d’année.

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Une fin d’année catastrophique

Car en décembre, l’enfer s’est invité au chemin du Paradis 1. Une toux persistante, les yeux rouges d’un pensionnaire et un diagnostic viennent confirmer la suspicion d’une infection au coronavirus. Immédiate, la mise en quarantaine de deux premiers résidents contaminés ne suffira pas à empêcher le virus de se répandre «comme une traînée de poudre». Dans la tête du directeur de l’institution, la question tourne encore en boucle. Comment le virus a-t-il pénétré dans l’EMS? En mars dernier, le château avait verrouillé ses portes la semaine précédant les annonces du Conseil fédéral. Le miracle avait alors eu lieu, l’établissement avait été épargné par la pandémie. Dès lors, que s’est-il passé en fin d’année? «Malgré toutes les précautions prises, on est face à un mal qui n’est pas maîtrisable. Le sentiment d’impuissance est terrible», soupire le directeur fraîchement promu, Roberto D’Amario, encore affecté par cette période «bouleversante». A tous les étages de la hiérarchie, impossible de se défaire d’un sentiment d’«immense culpabilité». «De savoir que les pensionnaires ont beaucoup sacrifié pour être préservés du virus, qu’ils ont eu moins de sorties, moins de visites, moins de vie sociale et qu’ils ont tout de même été contaminés, c’est extrêmement difficile à vivre», souffle Monique.

A la mi-décembre, le Château des Novalles recense 44 cas positifs sur les 51 résidents que compte à ce moment-là l’institution. Chaque résident est confiné dans sa chambre, complexifiant la tâche des soignants qui doivent, en plus de leur masque, s’équiper de surblouses, de lunettes et de gants pour prodiguer leurs soins. «Quand tu aides une pensionnaire à aller aux toilettes et qu’elle te tousse sur les cheveux, tu as beau être protégée au maximum, tu ne peux rien faire», raconte Miki, encore affectée d’avoir elle aussi été infectée alors qu’elle aurait tellement souhaité «accompagner ses patients» à travers cette tourmente.

Une vingtaine de décès en moins d’un mois

A mesure que les quarantaines se multiplient au sein du personnel, la situation se précarise pour les employés épargnés, qui allongent leurs horaires pour pallier les manques et aiguiller les renforts mobilisés pour venir soulager les équipes. «Niveau logistique, on n’arrivait plus à suivre, précise Monique. On n’a jamais vu les armoires si vides, on n’avait plus de draps, plus de duvets, plus d’oreillers. C’était une période très compliquée car toute la chaîne a été impactée.» Rapidement, les trois ou quatre appareils à oxygène dont dispose l’établissement ne suffisent plus, l’EMS est contraint de faire appel à d’autres institutions de la région, et même de Neuchâtel.

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Durant cette période, les contours des jours s’estompent pour les soignants, ne laissant place qu’à l’angoisse de la nuit à venir et la crainte d’une nouvelle vie qui s’envole. «C’était un calvaire, je n’ai jamais bossé comme ça, raconte l’infirmière assistante, qui a vu le Covid-19 emporter de nombreux pensionnaires de longue date avec lesquels des liens d’amitié s’étaient tissés. On ne savait jamais si les malades allaient passer la nuit, c’était extrêmement angoissant.» La plupart des résidents ayant précisé dans leurs directives anticipées qu’ils ne souhaitaient pas d’hospitalisation, les décès se sont dès lors enchaînés au Château des Novalles. Les pages du livre des souvenirs se sont noircies une vingtaine de fois en moins d’un mois. «Un décès, il nous marque et nous suit quand on rentre à la maison. Ce sont des êtres humains et, avec le temps, c’est comme s’ils faisaient partie de notre propre famille», relate Miki, interrompue par la sonnerie de son smartphone. Alors que l’auxiliaire en soins se rend au chevet d’une pensionnaire, Monique poursuit: «Lorsqu’ils ont pu sortir de quarantaine et reprendre les repas dans la salle à manger, les résidents ont vu toutes ces tables vides, ça a été un grand choc.»

Eponger la colère des proches

Hormis la tristesse de ces départs précipités par la pandémie, les pensionnaires ont dans l’ensemble bien réagi à la situation, au contraire de certains proches. Nourries par un sentiment d’injustice, une poignée de familles ont «pris la plume» pour déverser avec virulence leur agressivité, allant jusqu’à accuser l’institution de maltraitance. «La sensibilité de l’ensemble des équipes a été heurtée. Il faut dire que la période des fêtes de fin d’année est particulièrement sensible», tempère le directeur de l’EMS, s’empressant de souligner qu’une majorité de proches ont exprimé leur reconnaissance envers l’engagement exceptionnel du personnel soignant.

De retour dans le salon feutré qui leur sert de salle de repos, Monique tend deux prunes à Miki. «La pensionnaire les a mises de côté pour toi, elle sait que tu les apprécies.» Miki sourit en lui lançant un regard complice et poursuit en racontant, émue, le mot touchant d’une autre résidente les remerciant d’être «ses anges gardiens». Alors que les sonnettes semblent se taire quelques heures, les deux sentinelles nocturnes restent attentives au moindre bruit. Dans le creux de la nuit, toutes deux confient vouloir se faire vacciner. Miki ne sera toutefois pas éligible dans un premier temps, exclue du groupe prioritaire puisqu’elle a contracté la maladie. Au sein du personnel soignant, contrairement à d’autres établissements médico-sociaux, l’adhésion au vaccin ici est forte. Cet enthousiasme est partagé par les résidents, dont la plupart souhaitent se vacciner. «Il ne faut pas se tromper de message. Le vaccin ne nous empêchera pas de rester vigilants afin d’éviter les contaminations indirectes. Mais cela permettra de ramener de la vie dans l’établissement, de faire enfin tomber le masque et de faciliter le contact avec les pensionnaires, qui peinent actuellement à nous comprendre et même à nous reconnaître», se réjouit le nouvel infirmier-chef, Eduardo Domingos, arrivé aux Novalles à la fin de la «phase aiguë».

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La crise des lits vides

A 5 heures, les gardiennes de la dignité des personnes âgées entament la tournée des chambres afin de changer les couches ou les literies qui le nécessitent. Dans ce labyrinthe de couloirs défilent les pièces sans nom accroché aux portes, laissées vides depuis le mois catastrophique de décembre. Particulièrement virulente sur l’Est vaudois, la seconde vague a créé une vacance de 170 lits, contre 20 à 30 en situation ordinaire. «On est en train d’assister à un renversement complet du modèle. Désormais, c’est à nous de convaincre du bien-fondé des EMS, c’est tout le paradoxe», analyse Roberto D’Amario.

Si la situation actuelle doit permettre de réfléchir à un concept de chambres individuelles, elle offre aussi aux équipes un rythme légèrement moins soutenu que d’ordinaire. «Actuellement, nous avons le même personnel pour un quart de résidents en moins. Cela permettra aux employés de récupérer leurs heures supplémentaires, de prendre des vacances et de se reposer», indique l’infirmier-chef, Eduardo Domingos.

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Alors que Miki et Monique arrivent au bout de leur tournée, Georgette, vêtue d’un impressionnant manteau de fourrure, les attend de pied ferme. A 87 ans, cette «bavarde, comme vous l’aurez remarqué», ne manque pas une occasion de souligner le «merveilleux travail» des veilleuses. «On dirait qu’elles ont déjà vécu tout ce qu’on vit. Elles anticipent nos besoins, c’est formidable. Mais elles devraient faire autre chose dans la vie, ce n’est pas toujours marrant les vieux, on a nos humeurs. Il faut savoir être gentil, faire un petit sourire ou dire une bêtise qui les fait rire», glisse d’un ton espiègle cette arrière-grand-maman, visiblement habituée à amuser la galerie.

Alors que Miki et Monique sont déjà reparties pour transmettre leur rapport aux équipes de jour, un soignant leur lance à la volée une «bonne nuit». Dans le point du jour naissant, les deux soignantes disparaissent. Il est 7 heures du matin.