Pierre-François Veillon arrive le premier. Rendez-vous a été donné en ce samedi midi dans la mythique brasserie du Petit-Chêne, à Lausanne, la Bavaria. Son fils, Vincent, déboule, l’embrasse, découvre qu’il a un œil tout rouge. «Mais t’as fait quoi?» Il s’est pris une branche d’arbre dans l’œil. «Tu vois que c’est dangereux de faire du footing.» Le père rit; son rire est plus contenu que celui de son fils… même gêné parfois.

Au tour de Pierre-François Veillon de s’inquiéter: Vincent, avec son compère Vincent Kucholl, a enregistré la veille leur nouvelle émission, 52 minutes. «Cela s’est bien passé?» «Oui, tu me diras ce que tu en as pensé.» Il ne s’en privera pas. «Il n’a aucun filtre», feint de se plaindre Vincent.

Catadioptre à la radio

Durant les deux heures de discussion, le scénario se répète. A peine l’un termine sa phrase, l’autre réplique. Toujours avec tendresse, respect et humour. Pierre-François Veillon aime raconter qu’il est désormais connu comme «le papa de»: «Au final, je suis fier de lui, même si je ne le dis pas. Quand je vois son parcours, c’est tellement logique. C’est génial.» A 16 ans déjà, Vincent animait les dimanches soir Bleu nuit sur Radio Chablais. Toute la famille l’écoutait pour vérifier qu’il remplissait sa mission: glisser des mots impossibles. «Comme catadioptre», se souvient le père.

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C’est l’heure de l’apéro. Un verre de blanc. «Maintenant, il faut que l’on se mettre d’accord sur la région», dit Vincent. Il est devancé: «On va prendre de l’Epesses.»

Pour les besoins de la photo, l’ancien animateur a emporté le doudou de sa fille aînée, Ida, un hippopotame appelé Popo. Et lui, avait-il un doudou? Les deux se regardent et répondent simultanément: «Non.» Le même souvenir revient. Cette fois-ci, le fils est le premier à parler: «J’avais un ami imaginaire.» Son papa ajoute aussitôt: «Jérôme.» «J’aimais déjà inventer des histoires.»

Dans une calèche à Bex

En 1986, lorsque Vincent est né, Pierre-François commençait sa carrière politique. Le Grand Conseil d’abord, puis le Conseil d’Etat en 1991. Vincent avait alors 5 ans. «Il y avait eu une grande fête à Bex. Je me souviens de l’odeur du crottin. Tous mes copains se moquaient de moi, car j’étais dans une calèche comme la reine d’Angleterre. Eux agitaient des petits drapeaux au bord de la route. En même temps, ils étaient très contents: grâce à l’élection de mon père, ils avaient eu congé tout le vendredi.» Il se rappelle aussi l’odeur du bureau du Département des finances, à la rue de la Paix, occupé aujourd’hui par Pascal Broulis. «On m’interpellait, en me disant: «Tu diras à ton père de baisser les impôts.» Et moi, je ne savais même pas ce qu’étaient les impôts.»

Période plus difficile ensuite pour Pierre-François Veillon, poussé à la démission dans une ambiance politique qu’il qualifie de catastrophique. Où les finances vaudoises étaient au plus mal. C’était en 1996. Vincent se rappelle. Certains lui disaient: «Ton père est un voleur.»

En famille au Rwanda

L’ex-magistrat se consacrera ensuite à ses enfants et à sa petite entreprise, une fiduciaire spécialisée dans la gestion agricole. Avant de rebondir en politique en 2003: il est alors élu conseiller national. Il restera douze ans à Berne, où il s’est fait connaître comme un membre très influent de la Commission de gestion.

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Difficile d’avoir un père UDC? «C’était un super sujet de discussion. Cela générait de l’incompréhension. Je me souviens, au gymnase, quand Christoph Blocher a été élu. C’était assez chaud. L’UDC devenait un peu comme le Front national… Je devais batailler, je disais: «Mon père va au Rwanda, au Tchad, ce n’est pas un raciste.» Avec mes sœurs, on lui disait: «Démissionne, rejoins le PBD», et lui a toujours dit non.» Il touche affectueusement le bras de son père. Un geste souvent répété.

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Les filets de perche arrivent. La discussion se poursuit. Autour des valeurs transmises à ses trois enfants, Vincent et ses deux grandes sœurs, Julia et Emilie: la responsabilité individuelle, l’importance du travail, la confiance en soi, «l’honnêteté», souffle l’humoriste. «Mon père disait toujours: «Il faut être correct. Ne pas tricher.» Même aux jeux de société, mon père ne trichait jamais.» L’ancien élu hoche la tête: «Ne pas tricher avec soi-même, ni avec les autres.»

Et le congé paternité?

Il a aussi voulu leur montrer ce qu’était la vie ailleurs. En 2004, voyage au Rwanda. Vincent se souvient. Il avait été envoyé dans un village perdu au cœur des collines rwandaises, à quatre heures de route. «Quand je suis allé le rechercher, il buvait des bières avec le maire du village», rigole, avec grande fierté, l’ancien notable. Son garçon se remémore encore des paroles prononcées sur le tarmac de l’aéroport de Kigali: «J’espère que tu as eu quelques impressions», et en disant ces mots, il frotte son pouce contre ses doigts, comme le fait souvent son père. Voyage en Afrique, mais aussi apéros guindés: «Il voulait que l’on goûte aux choses, que l’on soit à l’aise aussi bien avec un paysan soupe au lait acariâtre, un conseiller fédéral ou le patron multimillionnaire d’un club de foot.» Pierre-François acquiesce et rajoute: «Il faut toujours chercher l’humain.»

Des relations filiales, la discussion dévie sur le congé paternité. Le politicien à la retraite ouvre les feux: «Ce ne sont pas les quinze jours après la naissance qui sont importants, c’est l’accompagnement jusqu’à ce que les enfants volent de leurs propres ailes. Je pense que je voterai oui. Il y a moins de cours de répète, on peut mettre quinze jours pour un enfant.» Eclat de rire de son fils. «Je ne pense pas que c’est d’une importance vitale, ce congé paternité, mais je suis conscient d’être d’une génération qui n’est plus celle d’aujourd’hui où les deux parents s’impliquent beaucoup plus dès la naissance et où le couple a plus besoin d’être ensemble.»

Vincent écoute attentivement. Attend sagement qu’il ait terminé sa phrase et embraie: «Evidemment pour. Je rejoins mon père sur l’aspect générationnel.» Père de deux fillettes de 2 ans et demi et de 3 mois, il témoigne: «C’est évidemment super d’avoir deux semaines. Davantage que pour créer le lien, pour décharger la maman. Pour faire à manger, pour assurer la logistique. Cela permet au père de créer le team, de commencer sur une bonne base.» «C’est bien. Tu es très présent», se réjouit son papa.

Deux pères présents différemment

L’humoriste a aménagé son emploi du temps pour être tous les lundis avec ses filles: «Je m’investis autant que je peux. J’ai envie d’être un père présent, leur apprendre à chanter, faire des balades avec elles et, dès que possible, les mettre sur des skis. Le grand-père est inquiet: pas de précipitation, cela peut être dangereux.

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L’ancien conseiller national passait moins de temps avec ses enfants, néanmoins, ils ont toujours été au cœur de ses préoccupations. Il leur faisait d’ailleurs régulièrement répéter leurs devoirs. Distrait quelques instants par son téléphone, Vincent revient aussitôt dans l’échange: «Je n’ai jamais eu une heure d’arrêt de ma vie, s’il y avait une remarque, il tapait du poing sur la table. Quand on répétait le voc d’allemand, après trois erreurs, il nous lançait le bouquin dessus et disait: «Arrête de me faire perdre mon temps, tu reviendras quand t’es prêt.» Confirmation, à peine gênée.

Tour du village pour régler les problèmes

Lorsque c’était plus grave ou plus profond, la famille partait faire le tour du village des Plans-sur-Bex, où Pierre-François Veillon vit toujours, dans un véritable nid d’aigle. «Quand j’étais au Conseil d’Etat, mais aussi après, on faisait ce tour pour s’expliquer, se mettre à niveau», ou «s’engueuler», ajoute Vincent. Qui poursuit: «L’avantage du tour du village, c’est que tu n’es pas en face de l’autre, tout le monde regarde dans la même direction. En plus tu marches, c’est le meilleur truc du monde pour aérer son cerveau, pour trouver des idées et des solutions. Cela fait partie des traditions et les traditions, c’est très important», insiste l’ancien animateur radio. Autre marche, plus longue mais ancrée également dans l’histoire familiale: le Trou à l’Ours, dans le vallon de Nant. L’ex-conseiller d’Etat y a déjà emmené les plus âgés de ses huit petits-enfants et les deux de sa seconde épouse. Vincent se réjouit aussi beaucoup que ses deux filles puissent aller faire des balades avec leur grand-père. Et si l’une d’elles rejoint l’UDC? «On rigolerait bien. Mon grand-père à moi était, lui, socialiste et syndicaliste.»

Vincent Veillon aime raconter des histoires. Aujourd’hui, c’était celle, réelle, de deux pères: «Si je dois résumer mon éducation, c’est le lien. Le lien qui a toujours été là. Le lien malgré la distance ou l’indisponibilité. C’est aussi ce que j’ai compris maintenant, en devenant papa: t’as beau faire des théories sur comment tu veux éduquer tes enfants, tu vas devoir improviser.»

Un dernier regard empli de connivence. Ils se lèvent.

«Papa, n’oublie pas ta veste.» Vincent, lui, a laissé sur un banc de la Bavaria Popo, le doudou de sa fille Ida. Il revient précipitamment.