Le dernier coup de force de Christoph Blocher, en forme d'OPA sur un Ministère public de la Confédération (MPC) en mauvaise posture, suscite bien des remous. Nombreux sont ceux qui craignent que le remède ne s'avère bien pire que le mal. En obtenant l'aval du gouvernement pour concentrer dans ses mains la totalité de la surveillance du MPC, le chef du Département fédéral de justice et police conforte ceux qui lui prêtaient volontiers des arrière-pensées peu louables. «On a le sentiment qu'il veut casser la machine. La cure d'amaigrissement a déjà commencé et on passe plus de temps à faire des statistiques pour rendre compte de notre travail qu'à enquêter», explique un procureur.

Si beaucoup d'observateurs semblent d'accord pour dire que le procureur général Valentin Roschacher a tendu les verges pour se faire fouetter, il parait tout aussi entendu que les enjeux dépassent désormais cette querelle de personnes. Le quasi lynchage public du patron du MPC pousserait même certains à nuancer le tableau. La Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral a aussi voulu apporter son soutien, certes un peu maladroit, à Valentin Roschacher en diffusant un communiqué alors que Christoph Blocher tenait point de presse. L'autorité de surveillance y disait qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter si, dans cette phase initiale d'activité, le travail du MPC devait être «partiellement rectifié», tout en ajoutant qu'un «véritable potentiel d'amélioration existe».

Effets pervers en vue

Aujourd'hui, c'est bien ce putsch politique qui nourrit la polémique. Perçue comme une mise en péril de l'indépendance du Parquet fédéral, cette nouvelle forme de subordination est susceptible d'entraîner d'autres effets pervers. Déjà peu attirante pour nombre de magistrats chevronnés, la fonction de procureur et même de procureur général de la Confédération pourrait bien perdre ses derniers atouts. Les Romands qui ont fait le pas de Berne soulignent des différences notables dans l'approche des problèmes. «Il y a une utilisation nettement plus réfrénée des pouvoirs, un souhait d'éviter la confrontation avec les avocats et on entend aussi des injonctions disant qu'il faut y aller doucement avec les personnalités plus en vue.» Différences qui ne pourront que s'accentuer, disent-ils, si le département étend son influence.

La liberté d'action reste au cœur des préoccupations. On peut se rappeler ce 1er février 2001, date d'une visite officielle du ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, à Berne. Très énervé, il était venu demander à son homologue, Joseph Deiss, de faire quelque chose pour sortir l'ancien intendant du Kremlin, Pavel Borodine, de l'embarras dans lequel un juge genevois l'avait mis en lançant un mandat d'arrêt. Le diplomate s'était vu répondre que ce dossier ne relevait pas de la compétence des autorités fédérales et rappeler en sus le principe de la séparation des pouvoirs. Personne ne se risque à prédire l'issue de pareille affaire dans le contexte actuel. Les dissensions qui ont opposé Christoph Blocher à Valentin Roschacher au sujet de l'extradition de Mohamed Achraf laissent plutôt augurer certaines complications.