Depuis quelques jours, nombreux sont ceux qui annoncent «un inévitable nouveau confinement» pour faire refluer la seconde vague de coronavirus. En fait, rien n’est moins sûr. Quelles que soient les mesures que le Conseil fédéral approuvera ce mercredi 13 janvier, on restera très en deçà des décisions prises voici exactement dix mois. Le gouvernement ne reviendra pas dans l’état de «situation extraordinaire». Il ne fermera ni les écoles ni les stations de ski, autant de responsabilités qu’il laissera aux cantons. Quant aux propositions qu’il a soumises en consultation pour durcir le confinement, soit la fermeture des magasins à denrées non essentielles et la généralisation du télétravail dans les entreprises, elles sont très controversées et devraient être logiquement rejetées par la majorité de droite du gouvernement.

Selon toute vraisemblance, ce deuxième confinement restera ainsi très partiel. Le Conseil fédéral prolongera la fermeture des restaurants et autres lieux de loisirs jusqu’à fin février. Il supprimera en outre tous les régimes d’exception accordés jusqu’ici aux cantons affichant un taux de reproduction du virus inférieur à 0,9.

1. Pas de retour à l’état d’urgence

Entre les 13 et 16 mars dernier, le Conseil fédéral avait décrété l’état d’urgence, passant du deuxième au troisième échelon du plan de pandémie, soit de la «situation particulière» à la «situation extraordinaire». Il l’avait fait pour trois raisons: d’abord pour mieux contrôler ses frontières, ensuite pour débloquer une aide économique massive qui s’élèvera à quelque 40 milliards de francs et enfin pour créer une base légale permettant à une centrale d’achats d’acquérir des équipements sanitaires.

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Aujourd’hui, ces questions ne se posent plus à l’heure où le parlement a approuvé une loi covid. La situation politique s’est aussi totalement modifiée. Alors que, voici dix mois, tous les partis s’étaient alignés derrière le Conseil fédéral face à l’urgence de la situation, aujourd’hui chacun d’entre eux y va de sa propre stratégie, à commencer par l’UDC. Le plus grand parti de Suisse, qui monopolise toutes les présidences cette année – Confédération, Conseil national et Conseil des Etats – attaque frontalement la politique du Conseil fédéral en s’opposant «à toute prolongation et tout durcissement des mesures». Il demande même que le ministre de la Santé Alain Berset soit démis du dossier du coronavirus.

2. Les cantons toujours à la manœuvre

Si le Conseil fédéral a repris la main pour harmoniser certaines mesures, les cantons restent à la manœuvre dans le terrain. A eux de montrer que le fédéralisme qu’ils prônent peut résister à un pareil stress test. Jusqu’à présent, ils ne convainquent guère, ainsi que l’a laissé entendre le président du gouvernement valaisan Christophe Darbellay sur le plateau de Mise au point. «Jamais la Confédération n’aurait dû lâcher le dossier du coronavirus», a-t-il concédé. Un aveu qui a le mérite de la sincérité, mais qui ne dit pas toute la vérité. Au début de l’automne, lorsque le Département fédéral de l’intérieur (DFI) d’Alain Berset a tenté d’unifier les pratiques à la veille de la saison de ski, les cantons alpins ont fait un lobbying d’enfer pour éviter toute mesure imposée par Berne. Le Conseil fédéral a fini par céder en leur confiant la responsabilité de gérer leurs stations tout en leur demandant de tenir compte du degré de saturation dans les hôpitaux. Ce mercredi, le Conseil fédéral ne reprendra pas la main à ce sujet.

Souvent incapables de se coordonner lors de cette seconde vague, les cantons ont été pris de court par l’arrivée du vaccin de Pfizer/BioNTech à fin décembre déjà. De toute évidence, les plans de vaccination, même s’ils étaient esquissés, n’étaient pas prêts à être mis à exécution. Jusqu’à présent, l’armée a reçu 230 000 doses du vaccin et les a distribuées aux cantons. Mais les quatre grands cantons que sont Zurich, Berne, Vaud et Argovie n’ont même pas utilisé 5% des doses reçues. Alors que l’autorité sanitaire Swissmedic a aussi validé ce mardi le vaccin de Moderna, ils doivent impérativement accélérer la cadence des vaccinations.

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Autre point sensible dans la collaboration entre la Confédération et les cantons: les aides aux cas de rigueur. Le Conseil fédéral a débloqué un montant total de 2,5 milliards de francs, auquel ont droit les branches touchées par une interdiction professionnelle, de la gastronomie à la culture en passant par les milieux de loisirs. Mais c’est aux cantons qu’il incombe d’examiner toutes les demandes, et ceux-ci se montrent parfois très pointilleux. Jusqu’à présent, moins de 10 millions de francs ont été distribués, soit 0,3% de la somme à disposition.

3. Les écoles resteront ouvertes

Lors de la première vague du coronavirus, Alain Berset et son médecin en chef de l’OFSP Daniel Koch ont longtemps souligné l’importance de maintenir les écoles ouvertes, soit jusqu’au jeudi 12 mars à 20h. Puis les événements se sont précipités. Plusieurs pays voisins ont fermé leurs écoles et une étude européenne a soudain montré l’utilité de cette mesure. Le 13 mars, le Conseil fédéral n’a pu que suivre le mouvement.

Une petite année plus tard, on connaît les effets de cette mesure. L’étude internationale qui fait référence à ce sujet est celle de l’Université d’Oxford, qui a analysé la situation aux Pays-Bas, soit dit en passant un pays plus avancé que la Suisse sur le plan de la digitalisation des moyens d’enseignement. Ce pays a imposé un «lockdown» de huit semaines à tous ses élèves. Parmi eux, 350 000 ont dû passer des tests avant et après cette période. Or, les chercheurs concluent que ces élèves ont réalisé «très peu ou pas de progrès du tout» durant ce confinement. Celui-ci n’a fait qu’aggraver les inégalités sociales: les pertes d’apprentissage sont 55% plus élevées chez les élèves de parents non universitaires que chez les autres. Conclusion de la chercheuse alémanique en sciences pédagogiques Margrit Stamm: «C’est alarmant: la plupart des enfants n’ont presque rien appris durant le confinement.»

Autant dire qu’au sein de la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) se dégage une forte majorité opposée à la fermeture des écoles. Lors d’un sondage effectué avant Noël, 19 cantons et demi-cantons n’en veulent pas, contre 7 qui ont pris de très courtes mesures allant jusqu’à deux semaines lors desquelles les élèves réalisent des projets à domicile. Dans le plus grand canton romand, Vaud, on a dénombré 55 infections d’élèves sur les 92 000 fréquentant l’école obligatoire durant la semaine de reprise en ce mois de janvier, de même que 20 chez les enseignants (sur un total de 9500). Des chiffres très bas qui montrent, à l’évidence, que les écoles ne sont pas un foyer de contagion. Ici aussi, le Conseil fédéral ne prendra aucune décision ce mercredi.

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4. Suspense sur les magasins non essentiels

Durant la première vague, le gouvernement avait fermé les magasins à denrées non essentielles, mais il s’était attiré les foudres du commerce de détail, l’accusant de favoriser les grandes surfaces. Dix mois plus tard, la situation a aussi évolué. «Nos petits commerces ont mis en place des plans de protection qui sont bien respectés. L’exposition au risque est extrêmement limitée», souligne le vice-président de l’USAM André Berdoz. Ces magasins affichent souvent le nombre de clients admis à l’intérieur des locaux et obligent les autres à attendre à l’extérieur.

Dans ce contexte, les associations économiques – l’USAM comme l’Union patronale suisse (UPS) s’opposent à un durcissement du confinement allant dans ce sens. Comme le Conseil fédéral consulte désormais les partenaires sociaux – ce qui n’était pas le cas l’an passé –, il devrait logiquement renoncer à cette mesure.

5. Forte opposition de l’économie au télétravail obligatoire

La proposition d’Alain Berset d’imposer le télétravail dans les entreprises «là où c’est possible à un coût raisonnable» n’a quasiment aucune chance de passer la rampe au Conseil fédéral, tant l’opposition de l’économie est farouche. «Nous nous y opposons avec toute la clarté voulue», écrit l’UPS. Voici dix mois, le gouvernement avait émis une vive recommandation à favoriser le télétravail dans la plus grande mesure possible. «Les entreprises avaient joué le jeu, les statistiques ayant montré qu’un emploi sur deux s’effectuait en home office», rappelle Marco Taddei, responsable de l’antenne romande de l’UPS. Mais il est difficile d’aller plus loin. «De nombreux secteurs de l’économie ne peuvent pas faire du télétravail pour des raisons structurelles évidentes, que ce soit dans la santé, la gastronomie, les transports ou la production de marchandises. Le jeu n’en vaut pas la chandelle en termes de coûts-bénéfices», précise-t-il.

Après avoir hésité, l’Union syndicale suisse (USS) a fini par se rallier à la généralisation du télétravail, à condition d’indemniser les employés pour leurs frais supplémentaires et d’améliorer la situation des travailleurs vulnérables. Il y a cependant peu de chances que cet appel soit entendu par un Conseil fédéral dont quatre des sept membres se positionnent clairement à droite.