«Une fois la crise terminée, ceux qui doutaient de la fiabilité du groupe Mirax auront enfin la confirmation qu'il avait les reins solides...» La crise financière mondiale comme garantie de bonne foi: le concept est de Stéphane Pont, président de la petite commune de Mollens, où l'on attend de voir sortir de terre le projet touristique du géant immobilier russe Mirax. Un complexe hôtelier de luxe devisé à 1 demi-milliard de francs. Et qui déploierait plus de 1000 lits sur les restes de la station ex nihilo Aminona, près de Crans-Montana.

Dans les Alpes suisses, une vingtaine de grands projets touristiques engageant des fonds étrangers avancent par à-coups, au rythme lancinant des procédures helvétiques, entre Lex Koller et entraves d'organisations écologistes. Or, ceux qui misent le développement de l'économie locale sur ces investissements providentiels doivent aujourd'hui reconsidérer leur enthousiasme à la lumière des agitations boursières. La pluie de millions est-elle compromise par la crise économique mondiale?

Investisseurs freinés par les banques?

Entre le oui et le non catégoriques, l'éventail des interprétations est large. Hervé Froidevaux, expert immobilier et consultant senior auprès du cabinet conseil immobilier Wüest & Partner, à Genève, évite toute dramatisation: «On ne constate pas encore dans les chiffres et dans les faits les signes d'une chute, mais d'un ralentissement. Les risques ont augmenté, c'est vrai...» La frilosité des banques ne tombe-t-elle pas comme un couperet? «Les demandeurs d'objets de luxe ont souvent des moyens considérables, et ne font pas appel aux canaux traditionnels», tempère Hervé Froidevaux.

Son analyse contraste avec le pessimisme de Christophe Clivaz, politologue et professeur à l'unité de recherche et d'enseignement du tourisme au sein de l'Institut universitaire Kurt Bösch (IUKB), en Valais, pour qui «la crise aura assurément un impact ici. La plupart de ces projets sont financés par l'achat d'appartements contre un rendement garanti. Or, aussi bien les groupes que les investisseurs sont aujourd'hui concernés par la crise.»

«Mirax paie ses partenaires suisses»

Pour l'heure, la tempête boursière n'a que modérément atteint les prairies alpines. A l'optimisme du président de Mollens se joignent les déclarations successives des promoteurs qui, d'Aminona à Andermatt en passant par Champéry, font tout pour rassurer les indigènes suspendus à leurs promesses. Mirax traverse une période difficile dans la crise qui secoue le secteur immobilier en Russie, selon la presse économique moscovite, relayée par la Radio romande la semaine dernière. Mais «le projet à Aminona n'est en aucun cas menacé», communique Vladimir Marakutsa, directeur d'Aminona Luxury Resort & Village, relais de Mirax en Suisse. «Tous les prestataires en Suisse ont été payés, et Mirax a déjà dépensé des millions ici», renchérit Stéphane Pont.

A Andermatt, un milliardaire obstiné

Pas plus d'inquiétude sur le versant uranais des Alpes. Le milliardaire égyptien Samih Sawiris, qui prévoit d'ériger un complexe hors norme à Andermatt (800 lits pour un montant de 1 milliard de francs sur un terrain de 600000 mètres carrés), a dit sa grande sérénité dans un entretien accordé à la Neue Luzerner Zeitung. En substance: «Les projets touristiques sont des projets à long terme. Si nous nous découragions après deux ans, nous ferions mieux de rester à la maison.» Et de réitérer sa confiance dans l'intérêt des clients pour les appartements qu'il prévoit de mettre sur le marché d'ici à 2011.

Inquiétudes à Champéry

A Champéry, dans le val d'Illiez, les signaux sont de prime abord beaucoup moins rassurants. Pourtant Michel Dupey, PDG du groupe immobilier et touristique français Maisons de Biarritz - qui envisage de débourser entre 100 et 150 millions de francs pour bâtir un complexe hôtelier de 900 lits -, affiche, lui aussi, un étonnant optimisme.

Après que les rumeurs ont d'abord laissé préjuger d'une probable faillite, Maisons de Biarritz a reconnu faire face à des problèmes de trésorerie «imputables à la crise des «subprime», selon le directeur. Mais lundi dernier, le Tribunal de Paris a mis le groupe au bénéfice d'un sursis concordataire, ce qui devrait garantir une recapitalisation de la société dans les dix-huit mois. «Il y a moins d'argent à placer, certes. Or, il y a encore plus de projets qui sont abandonnés en Europe», commente Christophe Peyre, directeur du développement chez Maisons de Biarritz. «Dans ce contexte, la Suisse a toujours une bonne image de marque et pourrait tirer son épingle du jeu auprès des investisseurs.»

Intrawest épargné

Ailleurs dans les Alpes, certains projets se sont fait un peu oublier. La crise est aujourd'hui l'occasion de prendre de leurs nouvelles. Le projet du groupe français Maulin, qui avait mis le grappin sur la station d'Anzère et lui promettait 600 lits touristiques (250 millions de francs), est au point mort. «Pas à cause de la crise, rassure le répondant à la commune, Raphy Bétrisey, mais parce que le règlement cantonal de vente aux étrangers établi par le canton en novembre 2007 est très restrictif.»

La crise financière semble également épargner le groupe canadien Intrawest, concepteur de village-resort. Il tient ferme à son projet aux Mayens de Bruson, près de Verbier (250 millions de francs pour un complexe de 1800 lits), confirme Renaud Vincendon, responsable du développement Europe pour Intrawest. «Nous sommes un peu en marge de la crise parce que nous avions terminé nos réalisations au moment où elle a éclaté. Nous attendrons que la crise se calme avant d'entamer d'autres chantiers.»

En Anniviers, la mise en garde du sage

Aucun KO formellement prononcé, pour l'heure. Mais force est de reconnaître que la crise est aujourd'hui un obstacle supplémentaire à la réalisation de complexes touristiques pharaoniques portés par des fonds étrangers. Dans son Val d'Anniviers natal demeuré relativement en marge des méga-chantiers, Urbain Kittel, promoteur militant pour un développement durable, est particulièrement inquiet devant la précarité du système.

«Les risques sont d'autant plus grands qu'il règne aujourd'hui une insécurité juridique dans les procédures d'acquisition d'immeubles pour les étrangers. Touchés par la crise, les acheteurs peuvent quitter le navire en cours de route.» Aux communes de se prémunir, en exigeant par exemple en garantie «le dépôt de l'intégralité des sommes consacrées aux infrastructures pour ne pas se retrouver bredouilles».