Controversées, les éoliennes n’ont pas le vent en poupe. Pourtant, un parc de cinq mâts, le premier depuis l’acceptation de la Stratégie énergétique 2050 en 2017, entre dans sa phase de construction. Il se situe au sommet du col du Saint-Gothard. Le dernier à avoir été mis en service est celui de Gries, au col du Nufenen, composé de quatre rotors. C’était en 2016. Les projets sont pourtant nombreux, mais ils peinent à se concrétiser à cause de vents contraires concrétisés par des oppositions et recours en cascade.

Le chantier a été officiellement ouvert le 18 juillet. La construction est dirigée par la société Parco eolico del San Gottardo SA, qui appartient à 70% à l’Azienda Elettrica Ticinese (AET), à 25% au Services industriels de Genève (SIG) et à 5% à la commune d’Airolo. L’installation se situe à 2130 mètres d’altitude. «On ne peut travailler à cet endroit que durant la belle saison. C’est pourquoi deux étés seront nécessaires. Cette année, nous posons les fondations et effectuons le raccordement électrique. En 2020, nous monterons les mâts. La production devrait débuter à l’automne 2020», détaille Gilles Garazi, directeur de la transition énergétique aux SIG.

Ce projet a reçu toutes les autorisations nécessaires. Il y a eu des oppositions et des recours, notamment de la part de la Fédération suisse pour la protection et l'aménagement du paysage (FP). Ils ont été rejetés. La production est estimée à 20 gigawattheures (GWh, soit 20 millions de kWh) d’électricité, suffisamment pour couvrir les besoins des ménages de la Léventine (environ 5700 foyers), assurent les promoteurs. Ceux-ci ont promis des mesures de compensation dans la région du col, très sollicitée par le passé pour le transit nord-sud et la défense nationale. Un stand de tir de l’armée sera démantelé, ainsi que d’anciens dépôts et pistes de terre utilisés par l’armée. Environ 1400 mètres de lignes électriques aériennes de moyenne tension seront enfouies et des mesures de protection de la flore et de la faune, notamment des batraciens, seront prises. «C’est un site emblématique et très sensible», reconnaît Gilles Garazi.

«Nous sommes assez sûrs de notre coup»

Est-il raisonnable de construire des éoliennes à une telle altitude? Situé plus haut, à 2500 mètres, le parc énergétique du Nufenen continue de susciter la controverse. Il visait une production annuelle de 10 GWh. Or, elle n’a pas dépassé 7,8 GWh en 2017 et les statistiques font état d’une quantité de 5,3 GWh en 2018. Le facteur de charge, qui reflète le nombre d’heures à pleine charge par année, y est «extraordinairement bas» en comparaison avec les mâts installés dans le coude du Rhône, de part et d’autre de Martigny, juge l’association Paysage Libre Suisse. Le propriétaire SwissWinds se défend en expliquant que l’année venteuse 2018 a été mauvaise partout. Au Nufenen, la société a par ailleurs dû faire ses expériences en matière de dégivrage. Ce problème serait désormais mieux maîtrisé, et la production a atteint 1,7 GWh en janvier, a expliqué son propriétaire à la RTS.

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Les promoteurs du Gothard se veulent, eux, confiants. «Nous avons mesuré les vents pendant plusieurs années. Nous sommes assez sûrs de notre coup», relève Gilles Garazi. L’association Suisse Eole se réjouit du démarrage du chantier du Gothard. Elle est convaincue de son potentiel. A la demande du Temps, le physicien retraité Jean-Bernard Jeanneret, qui suit le dossier éolien de près, a accepté de faire une estimation très provisoire du site. «A priori, un col orienté nord-sud et localisé sur la crête sud des Alpes est une bonne position, mais le site se trouve en zone de givrage élevée», analyse-t-il en relevant que l’endroit est meilleur que le Nufenen. Il craint néanmoins que la productivité ne soit «inférieure à la rentabilité financière».

«Un site passablement dénaturé»

Secrétaire général de Paysage Suisse, Michel Fior partage ses doutes: «La pesée d’intérêts entre l’impact paysager et le rendement plaide clairement en défaveur de la construction de ce parc, prévu de surcroît dans un lieu symbolique de l’identité suisse», argumente-t-il. Nicolas Petitat, de FP, ajoute que son organisation a fini par abandonner le combat, le site étant «déjà passablement dénaturé» par l’armée, le barrage et les lignes à haute tension et parce que le nombre de mâts a été réduit de sept à cinq.

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Que viennent faire les SIG dans cette affaire tessinoise? En fait, quelques services industriels, dont les Genevois, ont fait œuvre de pionniers dans le domaine de l’énergie éolienne. «Nous avons essuyé les plâtres», résume Gilles Garazi. Cela n’est pas allé sans douleur. Ils ont pris une participation dans une société spécialisée dans l’énergie du vent, Ennova, dont les SIG ont songé à se séparer avant de la racheter à 100% en 2014 et de l’assainir. Aujourd’hui, via cette filiale ou en partenariat avec des électriciens locaux, les SIG participent à une quinzaine de projets tels que la Montagne de Buttes (NE, 19 machines, les oppositions viennent d’être levées, mais l’association Les Travers du Vent a déposé un recours au Tribunal cantonal), Grandsonnaz (VD), Haute-Borne (JU), Bavois (VD) ou encore Les Quatre Bornes (NE/BE).