Dans un ouvrage passé à la postérité *, Maurice Chappaz écrivait: «Nous sommes ceux de la Genèse! Ils ont rassemblé les eaux en un lieu, ils ont séparé la lumière d'avec les ténèbres.» Le chantier de la Grande-Dixence fut effectivement une entreprise prométhéenne unique dans l'histoire des Alpes. A l'occasion du cinquantième anniversaire de la société qui créa le barrage, le grand public a une occasion d'aller visiter ce barrage-poids, qui constitue un univers exclusif et fascinant.

A l'époque, Jean-Luc Godard, alors téléphoniste sur le chantier, en fit un film intitulé Opération béton. Et du béton, il y en a plus que partout ailleurs, coffré et empilé en bloc. Soit un volume de 15 millions de tonnes, plus lourd que la pyramide de Cheops. Le mur de 285 mètres de haut, 200 mètres à la base et 15 mètres au couronnement est troué comme un fromage par des galeries ovales et étroites où ne passe qu'un homme à la fois. Un ascenseur relie les étages, des escaliers également, dont la pente et les marches, jusqu'à 62 centimètres de hauteur, incitent à la plus grande prudence du pas.

Dans ce dédale, on verrait bien sortir un Alien où une créature affamée prête à se venger des hommes pour avoir bouleversé la nature. Mais ce qui titille l'angoisse dans ce décor oppressant, c'est le bruit, le bruit de l'eau, les petits craquements, les bruits suspects. On ne parvient pas à oublier que de l'autre côté du mur, il y a des centaines de millions de mètres cubes d'eau qui n'attendraient qu'une faiblesse de l'ouvrage pour se libérer et noyer tout sur son passage. A part ça, les galeries sont bien éclairées, presque tamisées, trois systèmes d'alimentation en ligne doivent éviter toute panne. Mais on raconte qu'une fois, un gardien est resté 18 heures dans le noir, sans pouvoir retrouver la sortie.

En tout il y a 16 kilomètres de galeries horizontales, auxquels il faut ajouter 16 kilomètres de puits verticaux traversant l'ouvrage. Ce réseau permet aux barragistes de contrôler constamment les moindres mouvements. Car le barrage a beau peser 15 millions de tonnes, il bouge, du moins il a une certaine élasticité. On ne le remarquerait pas à l'œil nu, mais un système de sept pendules qui vont du couronnement jusqu'à la base l'indique de manière infaillible. La différence au couronnement, lorsque le barrage est plein à la fin de l'été, est de 11 centimètres. Au fur et à mesure que le lac se vide, le mur se redresse à sa position initiale. Et c'est chaque année comme ça, depuis le début. On ne sait toutefois pas à partir de combien de centimètres le barrage aurait une faiblesse.

Mais rien ne sert de s'inquiéter. Jusqu'ici le barrage a été d'une fiabilité exemplaire. Même en cas de tremblements de terre. Si l'on suspecte une secousse, l'institut de Zurich avertit les responsables du barrage à partir de 3 sur l'échelle de Richter. Des sismographes enregistrent tous les mouvements. Depuis 1961, les tremblements de terre n'ont pas dérangé la quiétude du barrage.

Un réseau d'alarme

En cas de crues, de débordements ou de rupture, car il faut bien penser au pire, un réseau d'alarme est en place dans toutes les communes du Valais. La Grande-Dixence, placée d'ailleurs sous la responsabilité de la Confédération, est donc constamment sous surveillance.

A l'occasion du cinquantième anniversaire de la Grande – Dixence, un collectif d'artistes emmenés par Frédérick Quennoz, Sédunois de Genève ou l'inverse, a investi les lieux. Les plasticiens présentent dans les galeries du barrage des œuvres contemporaines, installations, vidéos et photos. D'autres musiciens jouent toute la journée à différents endroits en improvisant sur le motif, selon l'inspiration. Et il en faudra, car la température à l'intérieur est constante, soit 4 degrés.

Journées portes ouvertes de la Grande – Dixence. Ce samedi et ce dimanche de 9 à 18 heures.

* Chant de la Grande Dixence (1965) Maurice Chappaz, collection Babel, Actes Sud 1995.

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La construction du barrage de la Grande Dixence (1951-1962). entre paix sociale et crise d'identité.

Elisabeth Logean. Editions Monographic. 2000 Sierre.