Valais

A Verbier, une étrange université usurpe le soutien du Conseil d’Etat

Liée à une société de gestion de patrimoine, la Swiss School of Economics propose des programmes de master et de doctorat. Elle a utilisé à tort l’image d’un ministre et de plusieurs hôtels de Verbier

Oskar Freysinger ne concède «aucun commentaire» sur l’établissement. En avril dernier, le site web de la Swiss School of Economics se vantait encore du soutien du ministre valaisan de la formation, estropiant son nom au passage: «With the support of Mr Oscar Freisinger». Le texte et la photo ont désormais disparu. Le Département de la formation et de la sécurité est intervenu: «Suite à sa détection, une demande de retrait immédiat de cette mention a été transmise par le Chef du département à la fondation». Chef du Service des hautes écoles, Stefan Bumann précise que le Canton du Valais n’accorde aucun soutien financier à l’université, et qu’aucune convention ne le lie à la fondation: «Swiss School of Economics n’est pas reconnue par l’Etat du Valais. Sa création relève d’une initiative privée garantie par la liberté de commerce et d’industrie».

Cette curieuse université a été inaugurée en novembre dernier, en présence de l’ambassadeur d’Albanie en Suisse, du maire de Belmonte au Portugal, et de plusieurs présidents de commune valaisans. Pour des frais d’écolage qui avoisinent les 50 000 francs, la Swiss School of Economics propose des programmes de master et de doctorat. Durant le premier semestre qui vient de s’achever, une vingtaine d’étudiants ont suivi les cours dispensés par des professeurs invités, presque tous titulaires de doctorats de troisième cycle. Par ailleurs, l’école a signé plusieurs partenariats, entre autres avec les universités de Tirana en Albanie, d’Hô-Chi-Minh-Ville au Vietnam et de Belmonte, justement, où l’école entend ouvrir un campus prochainement. La cérémonie officielle s’est d’ailleurs déroulée devant les caméras de la télévision nationale portugaise.

Des hôteliers n’avaient pas été informés

Illustré par des visuels achetés sur des banques d’images, le site web de l’école détaille un campus constitué de six hôtels disséminés dans Verbier. Directeur du Chalet d’Adrien, un cinq étoiles rutilant dont le logo a été utilisé, Eric Cachart n’a «pas gardé le souvenir d’avoir été approché par cette école», dont il ne connaissait pas l’existence. «Nous n’avons malheureusement pas encore bénéficié de cette précieuse collaboration», sourit-il. La direction d’un second hôtel mentionné ne souhaite pas que le nom de son établissement apparaisse dans les médias. Elle fournit une réponse laconique: «Nous n’accueillons aucun cours de l’université de Verbier». Dans la station, seuls le chalet Pic Vert et La Cordée des Alpes, un hôtel fraîchement rénové par le bureau d’architecture de Marc Comina, ont hébergé la Swiss School of Economics jusqu’ici.

Il y a des erreurs sur nos supports numériques parce que nous avons privilégié la qualité de la formation plutôt que la communication

Suisse né à Pristina, Fitim Dalipi a toutes les apparences de l’homme qui a réussi. Membre du conseil de fondation de l’école, il admet des impairs, commis par un collaborateur remercié dans l’intervalle: «Il y a des erreurs sur nos supports numériques parce que nous avons privilégié la qualité de la formation plutôt que la communication». Un courrier de juillet 2014 signé par Oskar Freysinger atteste que l’Etat du Valais soutenait l’école à cette date. Il dispose aussi de contrats de partenariats avec plusieurs hôtels. Sa responsable de communication complète: «La fin de la saison n’a pas permis de tenir les cours dans chacun des établissements, car certains d’entre eux ont fermé». Selon elle, les enseignements de l’école devraient être organisés au Centre Sportif de Verbier dès la rentrée de septembre.

Dans les locaux de sa société installée à Martigny, Fitim Dalipi aime répéter que «le meilleur moyen d’avoir un emploi, c’est de le créer soi-même». Economiste diplômé de plusieurs universités suisses, et lui-même ancien enseignant de plusieurs écoles privées, il plaide pour un modèle d’apprentissage fondé sur «la pratique plutôt que la théorie», et il se défend de tout appât du gain. Au travers de la Swiss School of Economics, il espère trouver les futurs partenaires économiques des petites et moyennes entreprises valaisannes. Et de sa compagnie financière, Metis Finance, spécialisée, entre autres, dans la gestion de patrimoine.

L’école est liée à une compagnie financière

Même s’il insiste pour préciser que «les deux entités ne sont pas liées», la Swiss School of Economics semble se confondre avec Metis Finance. Aux côtés d’un avocat et du président de la commune de Bagnes, Eloi Rossier, quatre membres du board de la société siègent au conseil de fondation de l’université, parmi lesquels Fitim Dalipi et son frère Kushtrim, ainsi que le recteur académique Dominique Jordan. Le numéro de téléphone de l’école dirige les interlocuteurs vers la compagnie financière, et vers une responsable de communication commune. Le semestre terminé, six étudiants de l’école s’affairent dans les locaux de Metis Finance.

Pour Fitim Dalipi, c’est justement là que réside l’intérêt d’un concept novateur: «Tous les étudiants bénéficient d’un contrat de travail qui leur garantit une expérience pratique et qui leur permet de financer une partie de leurs études». Pour l’instant, ces contrats de stages les lient surtout à Metis Finance, qui «souhaite montrer l’exemple», mais aussi à quelques entreprises du val de Bagnes et du val d’Illiez. L’advisory board de Metis Finance est dirigé par le président libéral radical de Champéry, Luc Fellay. La station du Chablais accueille d’ailleurs les cours de la Swiss School of Economics dans son complexe multifonctionnel, le palladium.

Enregistrée à Pully, Metis Finance compte une douzaine d’employés. La société est active dans les cantons de Vaud, Valais, Genève et Fribourg, ainsi qu’à Lisbonne et à Londres. Une nouvelle filiale travaillera bientôt dans le Jura, à Bâle et à Zurich. Elle sera dirigée par l’ancien conseiller d’Etat jurassien Philippe Receveur. Le démocrate chrétien vient d’intégrer le conseil scientifique de la Swiss School of Economics. Lui aussi ancien membre du gouvernement jurassien, Pierre Kohler rejoint le conseil de fondation de l’école. Il a même acquis un bâtiment dans la vieille ville de Porrentruy pour héberger l’établissement. Contacté, il n’a pas répondu aux multiples sollicitations du Temps.

Pour l’instant, la Swiss School of Economics n’est pas accréditée par Swissuniversities, l’association qui regroupe les hautes écoles universitaires du pays. Le Conseil de fondation promet d’entamer les démarches dès que ses premiers étudiants seront diplômés, «condition indispensable pour débuter les procédures», selon Fitim Dalipi. En attendant, les premiers diplômes des étudiants de Verbier devraient être délivrés par les universités partenaires de l’école.

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