La perspective est excitante, car la magie noire fait partie intégrante de la culture ancestrale jurassienne. Nombreux sont ceux, anciens surtout, qui prétendent savoir que tel ou tel voisin qu'ils ne sauraient nommer de peur d'en subir les foudres possède un grimoire ou quelque pouvoir sorcellaire. «Mais personne n'en a, à ma connaissance, jamais vu ni touché», déclare Yves Gigon, rédacteur de la revue L'Hôtâ, publiée par l'Association pour la sauvegarde du patrimoine rural jurassien (Aspruj).

Le mythe tombe: L'Hôtâ diffuse en effet en fac-similé un grimoire rédigé en 1521, recopié en 1846, et intitulé Le Véritable Dragon rouge, suivi de La Poule noire. «Nous avons hésité, consulté nos membres, craignant les amalgames avec les sciences occultes», déclare Pierre Froidevaux, président de l'Aspruj, qui dit en préambule de la publication «se démarquer totalement du contenu et faire confiance à l'esprit critique des lecteurs». Comme si les respectables défenseurs du patrimoine jurassien, peut-être troublés eux-mêmes par la consultation du grimoire, avaient craint que les faibles esprits des campagnes jurassiennes s'essaient aux recettes qui sont ici proposées pour parler aux morts, se rendre invisible, «gagner toutes les fois qu'on met aux loteries» ou vaincre les maladies. Pierre Froidevaux insiste: «Ça ne marche pas.»

Si elle s'emploie à exorciser le document édité, l'Aspruj s'ingénie à entretenir le mystère l'entourant. Sur l'origine du grimoire, ses propriétaires et son prix d'achat. «J'étais un jour dans un village d'Ajoie, je cherchais un sujet, raconte Yves Gigon. Quelqu'un m'a dit: il y a un grimoire par ici. J'ai cherché et je l'ai trouvé dans un grenier.» Où exactement, à qui appartenait-il? L'Aspruj a convenu de ne rien en dire. Tout au plus sait-on que la famille qui possédait le grimoire, qui entend rester anonyme, aurait reçu des offres lémaniques d'achat, «pour un important montant à cinq chiffres», dit Pierre Froidevaux. Qui précise qu'après négociation, l'hoirie héritière du grimoire a consenti à céder son bien à la Bibliothèque cantonale jurassienne, «pour un montant à notre portée, également à cinq chiffres», l'Aspruj en payant les deux tiers, le canton le tiers restant.

Autres mystères: l'original du grimoire est introuvable et certainement détruit. Seule existe sa copie, opérée en 1846 par un transcripteur qui n'a laissé que ses initiales: L. R. Pas trace non plus du rédacteur du grimoire de 1521: «Ce devait être un étudiant d'un collège catholique de l'époque», relève Pierre Froidevaux, qui se fait un malin plaisir de rendre ce début de XVIe siècle envoûtant, à la jonction du Moyen Age et de la Renaissance: «On est en plein conflit d'interprétation de la Bible. 1521, c'est nonante ans après l'exécution de Jeanne d'Arc, accusée à tort d'avoir pactisé avec les démons. On se débarrasse des papes d'Avignon. Luther et Zwingli font trembler Rome. L'Eglise catholique n'a pas réussi à jeter aux oubliettes le fétichisme des druides et des Romains.»

Démythification

Dans la préface de l'ouvrage, l'ethnologue neuchâtelois Yvan Droz démythifie: «L'anthropologue se contente de rappeler ici que la sorcellerie a souvent été la religion des vaincus.» Avant de se raviser: «Il nous reste à prévenir le lecteur qu'il n'entre pas sans risque dans le monde de la sorcellerie et que la lecture de ce grimoire pourrait transformer sa vie. Ainsi il obtiendra le pouvoir de séduire les filles, découvrir les trésors cachés ou vaincre ses ennemis sans coup férir, pour autant… qu'il parvienne à respecter à la lettre les invocations décrites dans le texte.» Et d'ajouter, brisant tout espoir: «Reconnaissons que le jeu n'en vaut pas toujours la chandelle, car les nombreuses prescriptions des rituels sorciers sont bien difficiles à suivre.» Précision d'Yves Gigon: «S'il donne des méthodes pour pactiser avec le diable, le grimoire ne cherche pas à nuire à autrui. C'est purement intéressé.»

Le Véritable Dragon rouge fournit l'exact et pointilleux processus susceptible de pactiser avec le diable. Ponctuées d'incantations à déclamer sans fourcher, les recettes agrémentées de schémas sont alléchantes. Quant à les comprendre et les réaliser, c'est une autre histoire. Et c'est à ses risques et périls: «Le lecteur n'oubliera pas qu'il ne faut pas omettre la moindre circonstance de ce qui est ici prescrit: sans cela on courrait le risque de devenir soi-même la proie de toutes les puissances de l'Enfer», avertit le rédacteur du grimoire.

* «Grimoire, Le Véritable Dragon rouge, suivi de La Poule noire, 1521, recopié en 1846.» Numéro spécial de «L'Hôtâ», Editions Aspruj, case postale 39, 2802 Develier.