Diplomatie

«Nous verrons à quel point nous nous ressemblons»

Plongée parmi les Arméniens de Turquie, qui se veulent optimistes

Optimiste mais prudent. Voilà l’état d’esprit dans lequel Sayat Tekir aborde la signature, qui devrait avoir lieu samedi à Zurich, des deux protocoles d’accord entre l’Arménie et la Turquie. Cette cérémonie marquera le dégel officiel des relations entre deux voisins que tout a séparés depuis des décennies, du génocide arménien de 1915 au conflit au Haut-Karabakh dans les années 1990. «C’est un moment très important», estime ce jeune homme de 25 ans fondateur, en janvier, d’une webradio «pacifiste» en langue arménienne, Nor Radyo. «Les Turcs et les Arméniens ont vécu des siècles ensemble avant de se séparer, au couteau, il y a cent ans. Il faut recréer une atmosphère de confiance, dialoguer et briser les préjugés. Une fois la frontière ouverte, nous verrons à quel point nous nous ressemblons.»

Sans retour possible

«Deux peuples proches, deux voisins éloignés», c’est de cette manière que Hrant Dink, journaliste d’origine arménienne et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Agos, décrivait Turcs et Arméniens avant d’être assassiné en janvier 2007. «S’il vivait encore, Hrant serait fou de joie, d’espoir et de courage», estime, très émue, Karin Karakasli, journaliste et romancière d’origine arménienne. «L’actuel processus de normalisation nous prouve que son combat n’a pas été vain.»

Pour cette jeune femme au regard sombre et tourmenté, les enjeux du rétablissement des relations diplomatiques entre Ankara et Erevan vont bien au-delà de la simple ouverture de la frontière terrestre, fermée depuis 1993. «Le conflit arméno-turc nous pose une question existentielle, à nous Arméniens de Turquie, car il nous a forcés à rejeter une partie de notre identité. Au final, c’est nous-mêmes que nous allons retrouver.»

Dans le petit sous-sol sombre où est installée la rédaction du quotidien en langue arménienne Jamanak, Ara Kocunyan montre lui aussi cet optimisme mesuré. «La communauté arménienne de Turquie accueille très positivement ce processus. Elle pourra enfin jouer un rôle constructif entre les deux pays, au niveau économique, culturel ou éducatif. Ce rapprochement est historique et, d’après moi, sans retour possible mais il s’annonce difficile car les deux pays ne sont pas prêts à laisser certains doutes de côté.»

«Tout restera à construire»

Parmi eux se trouve le conflit fossilisé au Haut-Karabakh, région d’Azerbaïdjan occupée par l’Arménie, qui pourrait bien plomber ce processus. Pour le rédacteur en chef de Jamanak, il ne faut donc pas s’attendre à une ouverture rapide de la frontière, et cela bien qu’elle soit prévue, selon les protocoles, dans les deux mois qui suivront la ratification des textes par les parlements turc et arménien.

Quid aussi de la création d’une commission intergouvernementale sur l’histoire, très décriée par une partie de la diaspora arménienne, qui y voit une remise en cause du génocide de 1915? Karin Karakasli se méfie, elle, du principe même d’une telle commission et table plutôt sur la société civile pour briser les tabous. «L’actuel processus nous incite à la patience. L’ouverture de la frontière sera un pas symbolique. Ensuite, tout restera à construire.»

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