«Il y a de nombreux cas de pédophilie, auxquels il faut s'attaquer avec courage même si l'on est tenté de détourner les yeux. Mais je sais aussi par expérience que certaines femmes en conflit conjugal exacerbé feraient n'importe quoi pour empêcher le contact entre les enfants et leur père». Ce constat émane de la Vaudoise Sylviane Haefliger, juge des mineurs et secrétaire générale de l'Association de soutien aux enfants et mères en fuite, qui s'est constituée lundi à Lausanne.

Au moment même où cette association voit le jour, la difficulté à faire le tri entre les dossiers est illustrée par l'histoire d'une petite fille emmenée en Suisse par sa mère. C'est le cas le plus visible dont le canton de Vaud ait eu à s'occuper parmi les mères étrangères qui s'y sont réfugiées pour protéger leurs enfants d'abus sexuels attribués à leur père. Selon l'expertise pédopsychiatrique requise par la justice de paix et révélée par Le Matin, aucun comportement susceptible de confirmer des abus sexuels n'a été observé chez l'enfant. La petite, âgée de 5 ans, n'a du reste fait aucune déclaration dans ce sens, précisent les deux experts du Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de liaison (SUPEA).

Cette absence d'indice ne permet aux experts d'exclure formellement des abus. A leurs yeux, toutefois, les déclarations contraires de la fillette, recueillies lors de son arrivée en Suisse, peuvent être expliquées «par une collusion avec le discours maternel et le discours ambiant». Les experts constatent que la petite connaît peu son père et qu'elle en a une image négative, mais ne s'opposent pas au rapprochement. Ils préconisent néanmoins un placement temporaire dans un foyer lors de son retour en France, pour permettre de restaurer le lien de confiance père-enfant. Les contacts avec la mère, qui devra purger une peine de prison, devraient également être accompagnés par un professionnel, dans l'intérêt de l'enfant.

Le fait que la petite ait simplement collé, tant qu'elle vivait avec elle, au discours manipulateur de sa mère, est la conclusion que l'on peut abruptement tirer de l'expertise. Ce document, qui faisait défaut lors de l'audience de Mézières, en août dernier, sera à disposition de la justice de paix, qui devra prendre une décision le 10 décembre sur le retour de l'enfant en France. L'avocate de la mère, qui n'a pas tenu à commenter ce nouvel élément, de même que le curateur de l'enfant et le Service de protection de la jeunesse (SPJ) auront également à se déterminer. Bien que les diverses instances soient conscientes d'une nécessaire coordination, cette décision de la justice vaudoise est indépendante de la procédure d'extradition menée au niveau fédéral. Le Tribunal fédéral vient de confirmer (Le Temps des 12 et 23 octobre) que rien ne s'oppose au renvoi de la mère. Ce renvoi n'est retardé que par le délai de recours d'une demande d'asile dont le résultat sera de toute évidence négatif.

La mère de la petite fille, une Franco-Polonaise de 42 ans, est détenue à Lonay en vue de son extradition. Par sa longue grève de la faim, elle a attiré les projecteurs non seulement sur son cas, mais sur ce qui est apparu comme un véritable phénomène de société: une trentaine de mères étrangères auraient cherché refuge dans le canton. Depuis l'été, l'afflux semble s'être tari. Du moins, seules quelques-unes de ces femmes ont choisi d'officialiser leur situation, ce qui leur permet de toucher une aide sociale du canton.

Président du Comité international pour la dignité de l'enfant (CIDE), Georges Glatz conteste que son organisation ait agi avec peu de discernement en prenant fait et cause pour la mère de la fillette, devenue une sorte de figure emblématique. «Nous n'avons rien affirmé, mais soutenu que la thèse de l'abus était plausible, réagit-il. J'ai moi-même vu l'enfant, qui a manifesté de fortes craintes à l'égard de son père, dont elle a une image envahissante. La thèse de l'abus était confirmée par le frère aîné. De toute évidence, l'enfant va mal. Il y a, d'une manière ou d'une autre, une forme de maltraitance.»

«Elle a pris son enfant en otage et dessert la cause», tranche Sylviane Haefliger. Juge des mineurs, députée radicale à la Constituante, Sylviane Haefliger sera la cheville ouvrière de l'Association de soutien aux enfants et mères en fuite qui vient de naître. Coiffée d'élus et d'avocats de tous les bords politiques, cette association ne s'est pas penchée sur ce cas visible, mais sur une série d'autres dossiers. Elle se donne pour mission d'y détecter d'éventuels dysfonctionnements de la justice française: une enquête sociale mal faite, une pièce manquante. Si de tels manquements étaient vérifiés, les dossiers seraient alors défendus sur le plan politique jusque devant le Conseil fédéral. Comme le relève le démocrate-chrétien Eric Blanc, président de l'association: «Notre action contre la pédophilie s'inscrit dans la durée et nous devons absolument être crédibles.»