Là où la Versoix coupe le paysage en deux

Le village franco-suisse de Sauverny connaît depuis 30 ans une évolution très contrastée d’une rive à l’autre

Les histoires de frontière continuent de rassembler

La votation du 9 février sur l’immigration a remis nos frontières sur le devant la scène. Nous avons donc décidé d’aller voir ce qui s’y passe, de Chiasso au col du Grand-Saint-Bernard, en passant par Bâle, Sauverny et Vallorbe.

La frontière suit la Versoix et coupe en deux le village franco-suisse de Sauverny. A l’œil, on la repère facilement. Sur la rive genevoise, il n’y a que quelques bâtisses en bordure des champs. Passé le pont-frontière, tout change: autour de la mairie, le village français a pris la forme d’un tapis de villas. 150 âmes il y a cinquante ans, plus d’un millier aujourd’hui. Comment la proximité de Genève peut-elle produire des effets si différents sur le paysage?

C’est le Traité de Vienne (1815) qui a partagé Sauverny: la rive gauche du cours d’eau, son hameau et ses champs ont été rattachés, avec Versoix, à la Confédération. Cela faisait partie du vaste remaniement franco-suisse qui a assuré au nouveau canton de Genève arrière-pays nourricier et continuité territoriale avec la Suisse.

La rivière d’aujourd’hui est le paradis des castors, mais les anciens évoquent son fier passé industrieux et le son du martinet. «J’ai encore vu tourner la dernière roue dans les années soixante», se souvient Henri Blanchard, un enfant du village. «Il y en a eu jusqu’à trente entre le pont de Grilly, un peu en amont, et le Léman», précise André Estier, dont le grand-père possédait le moulin. Minoterie, forge, commerce de bois, poste, épicerie et cafés, tout a disparu. Sauverny Suisse se réduit depuis à quelques maisons joliment rénovées. Le sanctuaire érigé pour les zones agricoles qui forment la ceinture verte de Genève lui a assuré le silence des hameaux, tandis que la ville de Versoix connaît les affres de la densification.

Sauverny France a toujours eu le lait, l’église et le cimetière, que les Suisses ont pu utiliser jusqu’en 1914. De nos jours est venu le mitage du territoire, revers de la préservation des campagnes genevoises tel qu’on l’observe aussi chez les voisins de La Côte vaudoise.

Le boom a eu lieu il y a vingt ou trente ans à Sauverny. Mais pour important que soit ce développement, il reste inférieur à la croissance moyenne du Pays de Gex, qui a vu éclore de véritables cités satellites à Divonne, Ferney ou Saint-Genis. Isabelle Henniquau, maire depuis le printemps dernier, a même pour priorité de stabiliser une population qui tend à vieillir. Un projet d’une centaine de logements destinés aux familles, sur 5 hectares appartenant à des Saoudiens, est sur l’agenda.

Sur Sauverny France vivent beaucoup de Suisses. «Tous mes voisins le sont», confie Isabelle Henniquau. Dans le dernier bulletin municipal, les faux résidents secondaires sont appelés à se régulariser. La commune n’est pas en mesure de chiffrer leur nombre, mais ne parle pas moins d’un «manque à gagner énorme», non seulement pour l’impôt sur le revenu, mais pour toutes les subventions de l’Etat français basées sur le nombre d’habitants.

Et la fin de la convention franco-suisse sur les successions, qui pousse les Suisses installés en France à organiser leur retour? Il y aurait 150 villas à vendre entre Ferney et Divonne, croit savoir un habitant de la région. La commune ne confirme pas: «Ici, vous pouvez avoir une maison de 150 m2 avec terrain et piscine pour le prix d’un appartement de 70 m2 à Genève, cela va continuer de compter.»

Le passé du village est émaillé d’histoires frontalières. On évoque le sauvetage d’un enfant juif, passé dans la boille du laitier alors que la croix gammée flottait sur la douane française. Ou la contrebande de tabac. La frontière n’est plus gardée. La douane suisse a été détruite pour élargir le pont. Quant à la française, la mairie voudrait en faire une épicerie-café, pour redonner un lieu de rencontre à la communauté. La route à trafic toléré qui traverse le village n’est «pas sans intérêt», glisse la direction des douanes, les patrouilles volantes y poursuivant à l’occasion quelque truand. Mais c’est surtout le trafic frontalier qui sature la chaussée, 2000 voitures le matin, 2000 voitures le soir. Le bus de Genève-Cornavin ne va pas plus loin que Versonnex.

«La frontière? Non, on ne la sent pas dans notre vie quotidienne», assure Madame le maire. «Avec 42 nationalités, notre population est trop mélangée pour se poser ce genre de question», renchérit Jules Burel, son adjoint. Tous deux travaillent à Genève, elle aux ressources humaines d’une chaîne hôtelière, lui à la tête d’un commerce de meubles. D’autres frontières ont récemment bouleversé le village. C’est ici, chez ses grands-parents, que la petite Assia, deux ans, a été enlevée par son père, qui a rejoint avec elle un groupe djihadiste en Syrie. La maman réclame depuis, dans les médias français, un statut d’otage pour sa fille.

www.patrimoine.versoix.com

«Les faux résidents secondaires représentent un manque à gagner énorme pour la mairie»