Rivières à l’œuvre (1/5)

La Versoix et la sueur des hommes

La Versoix marque la frontière entre la Suisse et la France. Il fait bon s’y promener sur ses rives enchanteresses riches en biodiversité. Elle est aussi la mémoire d’un passé industriel exceptionnel

Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

Elle porte deux noms: la Versoix, la Divonne; elle sépare deux pays: la Suisse et la France. Elle balance selon les nationalités riveraines qui se l’approprient, avec une frontière au beau milieu de son lit; elle se partage, généreuse, au gré des canaux que les hommes lui ont dessinés. Elle oscille, elle dispose, elle embellit, elle rafraîchit, elle s’égare et si on lui prête la caractéristique de marquer la limite entre Genève et Vaud, elle murmure que c’est un faux procès, le nant de Braille remplissant cet office.

Tenons-nous-en à l’appellation Versoix, même si le cours de cette rivière appartenait au pays de Gex jusqu’en 1816, hormis sa rive gauche entre Bogis et Sauverny, qui relevait de Berne, puis du canton de Vaud. Depuis le pied du Jura où elle prend sa source, issue des eaux d’infiltration dans les roches calcaires du massif, elle coule sur 22 kilomètres jusqu’à jeter ses eaux vives dans le lac Léman, bénéficiant sur sa route de nombreuses résurgences que les Romains avaient divinisées.

Cinquante roues de moulin en 1809

Si les dieux des anciens se sont penchés sur son lit, les oracles contemporains la sacrent témoin de l’histoire industrielle de nos contrées. Ils ont raison. La Versoix est plus qu’un flot doux un peu magique, mis en pichet ou irriguant les cultures, il restitue aussi la mémoire des premiers labeurs. Partout sur son cours, la rivière offre les traces d’un passé industriel, permis par un débit soutenu qui ne tarissait pas même en été, ainsi que par une dénivellation suffisante. En 1809, on ne recensait pas moins de 50 roues de moulin, une dizaine de sites énergétiques majeurs et trois canaux de dérivation (le canal de Crans, le Grenier et le canal de Versoix).

En amont de Divonne, vers 1840, se trouvaient deux moulins plus tard convertis en diamanterie et en scierie. Le premier subsiste encore, le souvenir du second sourd dans la prise d’eau du canal, joliment nommé «le barrage du Paradis». A Divonne même, trois papeteries profitaient de l’eau, servant à mouvoir les roues des pilons qui broyaient les chiffons et à préparer la pâte. La Versoix d’alors était puissance laborieuse; elle garde aujourd’hui, au détour des méandres dans ses sous-bois, les vestiges de la sueur des hommes et leur ardeur à la domestiquer.

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Mais ce ne serait pas lui rendre hommage que d’en rendre compte de la source à l’embouchure. La Versoix, il faut la prendre dans le désordre, comme elle nous est apparue, par petites touches impressionnistes, restituée par l’artiste phénoménal qu’est la nature et décryptée par ceux qui en prennent soin ou en vivent encore.

Richelien, mini-usine hydroélectrique héritée d’un bisaïeul

Thibault Estier est de ceux-là. Il vit à Richelien, dans une maison à la façade vert d’eau entourée de vieilles essences de rose et d’un jardin de curé. En face, l’ancien moulin. Par-devant, une mini-usine hydroélectrique toujours en fonction. C’est un matin de soleil doux que la fraîcheur de l’air rend fragile. Thibault Estier ouvre un portail grillagé et s’avance sur le canal de prise d’eau où les vannes du dégrilleur vont précipiter les flots tranquilles sur les deux turbines. Le début de son petit monde, hérité de son bisaïeul.

Bien avant, au XVe siècle déjà, la présence d’un moulin est établie en ces lieux. Au XIXe siècle, lorsque l’électricité commence à éclairer le monde occidental, un pionnier tente d’en fabriquer en créant un embryon de réseau. «A l’époque, les paroisses du pays de Gex rattachées à la Suisse étaient les parents pauvres du canton de Genève, raconte Thibault Estier. Pour les Services industriels de Genève (SIG), les hauts de Versoix s’apparentaient à la Sibérie. Ils ne pensaient pas à fournir de l’électricité dans ces confins du canton.»

A entendre la fin du récit, ils n’avaient pas tort. Le pionnier lui-même va se décourager devant le désintérêt profond des paysans du coin pour la fée bleue: «Il ne vendait pas le courant, mais un forfait à l’ampoule. Les paysans en achetaient une pour la cuisine et une autre pour l’étable, mais éclairer le reste de la maison leur paraissait superflu.» L’affaire périclite, le pionnier jette l’éponge et les SIG reprennent l’installation. En 1918, les minotiers Jean et François Estier, grand-père et arrière-grand-père de Thibault, reprennent le site, rêvant d’un moulin pour les wagons de céréales voyageant déjà par le rail. Ils l’équipent en 1928, puis l’agrandissent en 1945. Ce sont ces mêmes installations qui, aujourd’hui encore, produisent le petit million de kilowattheures, labellisés énergie verte – zéro empreinte carbone en production locale – achetée par les SIG, soit la consommation annuelle de 250 ménages, «ou la production annuelle de l’installation photovoltaïque du stade de la Praille», complète Thibault Estier.

Il faut descendre quelques marches pour accéder à la salle des machines. Dans la forte odeur d’huile de rouage et le grondement des turbines, on s’incline devant la force et la constance de la machine. «Vous avez devant vous un petit musée de l’industrie locale», dit le maître du lieu, actionnant le régulateur de vitesse de la turbine, qui se calme temporairement avant de retrouver le rythme soutenu depuis près d’un siècle. Il dit vrai: turbine signée des ateliers de Vevey, 1928; tableau électrique des ateliers Sécheron; turbine Francis en forme d’escargot bleu fabriquée aux Charmilles; régulateur réalisé par Piccard et Pictet, dits Pic-Pic, les fondateurs de l’atelier des Charmilles en 1896. «Nous avons fait démonter cette machine il y a vingt ans pour révision, car on la met encore à contribution quand on a assez d’eau, raconte Thibault Estier. Et devinez? Tout était en ordre. Combien de machines fabriquées aujourd’hui tiendront cent ans?» Pas une seule, assurément.

«Il s’agit d’être généreux avec les poissons»

Retourner au canal, qui figure déjà sur une carte du XVIIe siècle, le longer en foulant les quelques ronces et fougères qui débordent sur l’étroit sentier, craindre de glisser dans ses eaux vertes mystérieuses, admirer les éclairs turquoise de libellules jouant sur l’onde, goûter une fraise des bois, se remémorer des pages de littérature qui font écho à ce tableau naturel, écouter le chant d’un couple de martins-pêcheurs dans la lumière du matin, espérer la signature des castors sur du bois mort. Et parvenir au barrage de Richelien, son petit lac, son échelle à poissons pour les truites et ombres communs, ses écluses, ses manivelles, engrenages et crémaillères: le second bureau de l’arrière-petit-fils du minotier, éclusier à ses heures quand il n’enseigne pas à l’Université de Lausanne.

Il doit surveiller le débit de l’eau, car la concession, qui court jusqu’en 2032, ne permet pas de remplir le canal au détriment du cours de la Versoix: «Il s’agit d’être généreux avec les poissons, soit 600 litres par seconde», explique Thibault Estier. Avec le déficit de pluviométrie de ces dernières années, la chose n’est pas toujours aisée.» Et pas moyen de tricher, le canton veille: toutes les demi-heures, à travers un monitoring, celui-ci contrôle le débit de l’eau. Il arrive alors parfois, nuitamment, que Thibault doive se rendre au barrage, lampe frontale sur la tête, pour régler le débit des flots. Il se remémore alors les réprimandes de feu son père: «Si tu dois te lever, c’est que tu n’as pas bien anticipé.»

A moyenne échéance, il pourrait devoir rester couché. Car les adeptes de la renaturation totale voudraient détruire les vestiges industriels sur la rivière. La petite usine hydraulique est donc menacée, comme les autres ouvrages sur la Versoix (la petite turbine de la Vieille Bâtie ou le canal des usiniers qui faisait tourner quatre établissements jusqu’en 1950, dont une papeterie et la centrale hydroélectrique de la chocolaterie Favarger). «Si on la condamne, on achètera alors de l’énergie verte en Italie, regrette Thibault Estier. Faire du vallon de Versoix le Grand Canyon du Colorado alors que la rivière est depuis toujours liée à l’exploitation, c’est un non-sens.»

Il n’est pas le seul à le penser. A l’Office du patrimoine et des sites à Genève, Bénédict Frommel, historien spécialiste du patrimoine industriel, hydraulique et rural et auteur d’un ouvrage sur la Versoix, ne dit pas autre chose: «Parfois, les enjeux environnementaux se heurtent aux enjeux patrimoniaux. Mais il serait dommageable de gommer toute trace d’intervention humaine. La force de l’hydraulique est utilisée sur la Versoix depuis le XIIe siècle, lorsque l’Europe se couvre de moulins. Je suis fasciné par l’intelligence collective des anciens. Ils exploitaient l’énergie de façon durable et pragmatique.»

Ruiner Genève en créant Versoix-la-Ville

Bénédict Frommel se garde bien de considérer les moulins et martinets d’alors sous l’angle romantique et bucolique qu’on leur prête aujourd’hui. Il sait les dangers de la vie à l’écart des villages, les roues qui arrachent les membres, les maladies pulmonaires, la mort prématurée. Mais ils sont aux racines de notre histoire. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, les hommes ont scié le bois, battu le fer pour fabriquer des outils aratoires, moulu le grain, renforcé les berges, créé des canaux, construit des vannes… A la Bâtie, ancien hameau industriel, un martinet a été construit en 1559 et a abrité une papeterie au XVIIIe siècle et deux au XIXe siècle. Celle de Saint-Loup a fonctionné du Moyen-Age au XIXe siècle. Dans le bois de Mâchefer, le promeneur emprunte des chemins qui furent d’anciens canaux, disparus vers 1830.

Le canal de Choiseul voit le jour en 1780, il est la pièce maîtresse du rêve du comte Etienne-François de Choiseul-Beaupré-Stainville: ruiner Genève en créant Versoix-la-Ville, qui aurait abrité une manufacture royale d’horlogerie et un port. Sa disgrâce met fin à son ambition partagée par Voltaire, puis la Révolution française balaie ses résidus. Ce canal est un des derniers vestiges du rêve échoué.

Bassin d’agrément d’un riche soyeux lyonnais

On le découvre en compagnie d’Yves Richard, président de l’Association du patrimoine versoisien, en remontant le cours de la rivière et du temps: «En 1850, la Versoix alimentait 35 établissements, dont une quinzaine de moulins à blé, cinq taillanderies (fabriques d’outils et de fers tranchants) et quatre papeteries.» L’homme n’a pas son pareil pour exhumer l’héritage du passé. Ici, dans le domaine Ecogia, il nous laisse deviner la source qui alimentait un aqueduc romain du Ier siècle avant J.-C.

Plus loin, on découvre la Tourne à Conty, canal du nom de ce riche soyeux lyonnais vivant au château de Saint-Loup dont il ne reste que l’orangerie et un corps de ferme, et qui créa un barrage afin d’alimenter son bassin d’agrément. Et que dire du pont de la Tourne à Conty, ouvrage récemment rénové, réalisé sur le modèle de la tour Eiffel, avec des pièces métalliques en rivets! Une jolie exposition de l’association lui rend hommage. Là, la Bâtie et ses vestiges industriels. Enfin Sauverny, le village coupé en deux entre l’Hexagone et la Suisse par la Versoix qui chante. Passer la douane, monter la côte en terres de France, atteindre le moulin de Grilly-Sauverny dont la meule de granit a sept siècles au compteur. A ses côtés, un ancien pressoir. «On boit la même eau et le même vin, résume Yves Richard. Même rivière, mêmes profits, mêmes ennuis.» Au chapitre de ces derniers, il évoque le spectre de la crue centennale, et celui, plus dangereux encore pour le conseiller municipal Vert qu’il est aussi, d’un projet d’embouteillage des eaux de source à Divonne (voir encadré).

Mais pour l’heure, on espère apercevoir le colvert, le harle ou le cincle plongeur à plastron blanc que la Versoix cache jalousement sous ses frondaisons. Ils n’apparaissent pas, et c’est bien ainsi. De ses écluses à ses broussailles, la rivière conserve son mystère. Il se dégage au fil de l’onde une infinie poésie, une scansion, des envolées et des césures, la Versoix tour à tour libre, contrainte, échevelée.

Prochain épisode: Le bisse d'Ayent (VS)


Usine d’eau minérale, l’ombre au tableau

Il ne manque à Divonne-les-Bains, son lac, ses thermes, son casino, que l’eau minérale pour asseoir sa notoriété à l’étranger. Certains y rêvaient depuis les années soixante, ce pourrait être bientôt chose faite. Le projet d’une usine d’embouteillage d’eau minérale par un investisseur privé, Andrenius, est à bout touchant, l’autorisation de construire ayant été délivrée. Cette eau serait pompée dans les nappes phréatiques à proximité des marais – le prélèvement autorisé permettrait de produire 400 millions de bouteilles par an.

Malgré les assurances de la société qui a expliqué que ces réserves d’eau n’ont rien à voir avec l’eau courante de la rivière, le projet fâche, en Suisse comme dans le pays de Gex. Les habitants craignent un assèchement des sols, comme à Vittel, une perte du débit de la rivière, un appauvrissement de la biodiversité, une augmentation significative du trafic en raison des camions qui achemineront les bouteilles à Genève Aéroport en attendant la réouverture de la ligne ferroviaire du pied du Jura. Des inquiétudes appuyées par le fait que le pays de Gex souffre d’un manque d’eau potable qui le contraint à s’approvisionner depuis onze ans auprès des Services industriels de Terre Sainte. «Pomper de l’eau pour l’acheminer en Chine dans des bouteilles en plastique, alors que le climat et la biodiversité sont en danger, est une absurdité», estime Yves Richard, conseiller municipal Vert à Versoix.

Une question urgente écrite a été déposée et une motion actuellement en commission invite le Conseil d’Etat genevois à s’opposer à cette usine si cela s’avérait nécessaire au vu des impacts. «Il est désespérant de constater l’absence de communication transfrontalière dans un dossier où les conséquences sont partagées», explique la démocrate-chrétienne Christina Meissner, une des auteurs de la motion. Bénédict Frommel, lui, est partagé: «C’est vrai que le projet peut sembler anachronique. Mais en même temps, il est dans la continuité de l’exploitation des eaux thermales aux vertus thérapeutiques.»


Vagabonder sous les futaies

Du village de Sauverny à la Vieille Bâtie, la Versoix est enchanteresse et libre. Elle invite à une balade familiale, le long de ses méandres, ses îlots, sa biodiversité, ses galets polis, ses pierres et ses bancs de sable.

Il faut garer sa voiture à Sauverny ou arriver en bus à l’arrêt Sauverny-Douane, côté suisse. Un étroit sentier invite à la flânerie sur les berges de la rivière. On longe bientôt un marais, la réserve de Combes-Chapuis, qui abrite beaucoup d’espèces d’oiseaux, ainsi que le cerf et le sanglier. Buissons, taillis, forêts de chênes, le cours de la rivière traverse de magnifiques endroits.

A la Bâtie, ancien site industriel, on traverse le village après avoir bifurqué à droite pour se trouver à nouveau dans la forêt. Ceux qui voudront pousser jusqu’à l’embouchure continueront jusqu’à Richelien, suivront le ruisseau qui longe la route, passeront sous l’autoroute et entreront dans les bois en longeant le canal de la Versoix, qui traverse les quartiers résidentiels sur les hauts de la ville. Puis on rejoint la gare et le lac, où d’agréables plages invitent à la détente.

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