élections fédérales

Pourquoi les Verts l’ont emporté

Les élections fédérales ont accouché de changements substantiels, pourtant les Suisses ont très peu voté. Que s’est-il passé?

Au lendemain de l’ouragan écologique, le nouveau parlement fédéral est celui des superlatifs. Plus jeune moyenne d’âge de l’histoire: 49 ans. Plus grand nombre de femmes au Conseil national: 84/200 (elles passent de 32% à 42% à la Chambre basse). Et des changements historiques au sein des partis: 17 sièges en plus pour les Verts, le plus grand gain électoral depuis 1919. Douze sièges en moins pour l’UDC, la plus importante perte en un siècle.

Pour susciter tous ces changements, le raz-de-marée Vert a certainement dû être aussi participatif? Pas du tout: seuls 45,1% des votants ont pris part aux élections. Le score le plus bas en seize ans, le troisième plus anémique depuis 1971. Alors, outre la montée évidente des préoccupations écologiques du peuple, que s’est-il passé ce dimanche pour que le résultat diffère autant de 2015?

La démobilisation de droite

«Je ne suis pas particulièrement surpris», dit d’entrée Georg Lutz, professeur à l’Université de Lausanne: «L’augmentation de la participation dépend avant tout de la polarisation des thématiques les plus discutées. Ces dernières années, c’est avant tout la mobilisation de l’UDC qui a fait monter les pourcentages, en attirant aux urnes un électorat constitué de personnes avec de faibles revenus, qui votent habituellement moins. En l’absence de fortes controverses autour de la migration ou des relations entre la Suisse et l’étranger, ces gens-là se sont démobilisés, ce qui a fait plonger les chiffres en 2019.»

Quid des sources de la poussée verte? «Les participants aux manifestations sont des gens qui disposent de manière générale d’un haut niveau d’éducation, répond Georg Lutz. Ils auraient voté avec ou sans mouvement climatique. Les personnes qui descendent dans la rue sont par ailleurs toujours plus nombreuses que celles qui finissent par aller voter. Dès lors, avec moins de votants de droite et malgré une petite mobilisation supplémentaire de gauche, la participation générale a baissé.» Un peu plus de gauche, un peu moins de droite et la foudre verte s’abat?

Le résultat d’un long parcours

C’est un peu plus complexe que cela, juge Gabriel Bender, sociologue et historien valaisan. Outre le coup de pouce de droite et les évidentes inquiétudes climatiques de la population, le sacre des écologistes porte la marque d’un PS moins lisible que ses adversaires au tournesol: «Dans les cantons où les socialistes jouent au centre, ou qu’ils sont mieux établis au gouvernement, ils ont souvent perdu des plumes. Le contraire est aussi vrai. A Genève, Carlo Sommaruga (PS) est bien élu, en Valais, le PS et les Verts progressent ensemble. Mathias Reynard (PS) arrive même en tête, une première historique.» A Neuchâtel au contraire, le PS est au gouvernement et perd un représentant à Berne alors que deux Verts sont élus (sur six représentants).

Tout comme Georg Lutz, le sociologue considère en outre que, si les manifestations ont contribué à mettre en lumière la thématique environnementale, elles n’ont pas joué le premier rôle: «Aux élections européennes, les Verts ont gagné des sièges alors qu’on attendait les nationalistes. La tendance est globale. En Suisse, les parlements cantonaux ont également commencé à se garnir de Verts avant les manifestations des jeunes pour le climat. En Valais, ils sont passés de trois à dix députés en 2017. Les Jeux olympiques ont été refusés en été 2018. Autant de signes qui n’ont pas attendu Greta Thunberg.»

Une partie de l’électorat aura quand même viré écolo sous la pression de la rue, admet le sociologue: les électeurs flottants, qui s’abstiennent ou changent de parti d’une élection à l’autre. «Ces derniers votent volontiers pour ceux qui ont le vent en poupe. Dans ce cas, les revendications des écologistes auront porté.» Et celles-ci étaient particulièrement fortes, concède l’enseignant. «D’habitude, les élections fédérales se jouent sur trois facteurs: la tendance générale, les destins personnels et les dynamiques au sein de chaque canton. Conjointement, ils amortissent les changements. Cette fois-ci, ces pare-feux n’ont pas fonctionné.» Sous la pression d’une nouvelle génération écolo?

La nouvelle génération de droite est aussi là

«Chaque élection fédérale voit le renouvellement d’un bon tiers des élus, répond le sociologue. Sachant qu’ils s’installent huit à douze ans, il est logique que les derniers arrivants soient d’une décennie plus jeunes. Ce qui est intéressant, c’est surtout de mesurer les écarts d’âge entre les nouveaux élus écologistes et UDC.» Vérification à l’appui: ils se situent en moyenne d’un côté comme de l’autre autour des 43 ans. La vision d’arrivée d’une nouvelle génération verte venue détrôner de vieux élus de droite n’est donc pas forcément justifiée.

A contre-courant, Gabriel Bender relativise également l’ampleur d’une vague écologiste. Et particulièrement celle qui lierait trop étroitement Verts et Vert'libéraux. «Le PLR a perdu quatre sièges au Conseil national, mais les Vert'libéraux en ont gagné neuf. Or, ces derniers votent le plus souvent à droite quand il s’agit d’aide sociale ou de fiscalité. Les Vert'libéraux cherchent à sauver le libéralisme alors que les Verts veulent changer le système. On ne peut pas simplement les additionner.» Pour savoir comment fonctionnera le nouveau parlement, rendez-vous en décembre pour la première session fédérale de la législature.


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