Société

Ceux qui veulent pouvoir insulter les homos... et les autres

En février, le peuple suisse décidera si la communauté gay a besoin d’une meilleure protection juridique dans l’espace public. Le combat s’annonce musclé entre deux visions complètement antagonistes du vivre-ensemble dans le pays

Le 9 février prochain, les Suisses seront appelés aux urnes pour répondre à cette question simple: la discrimination envers les homosexuels est-elle, oui ou non, toujours acceptable? Fruit d’un référendum issu de la droite évangélique, la votation décidera si l’incitation à la haine ou à la discrimination de «l’orientation sexuelle» devrait rejoindre «l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse» au sein de la norme pénale contre la discrimination raciale. Le critère «d’identité de genre» n’a lui pas été retenu par le parlement. Extrêmement remonté, le comité de soutien au changement législatif lançait ce jeudi sa campagne. Avec ce slogan: «La haine n’est pas une opinion.»

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«Les homos doivent se faire soigner»

En novembre 2018, le conseiller national Mathias Reynard (PS/VS) obtenait du parlement suisse qu’il légifère en faveur de la communauté gay. Déjà en partie protégée par le Code pénal, qui punit l’injure personnelle entre deux individus, elle réclamait de longue date l’interdiction des insultes homophobes exprimées «en termes généraux». En effet, si traiter une personne de «sale pédé» est déjà illégal, suggérer à la cantonade, dans les journaux, à la télévision ou sur les réseaux sociaux que «les homosexuels devraient se faire soigner» n’était juridiquement pas condamnable. Cela semblait désormais chose faite.

L’inscription dans le Code pénal du nouvel article ouvrait également la porte à la reconnaissance des agressions physiques spécifiquement dirigées envers les homosexuels et à l’introduction de statistiques dédiées, jusque-là inexistantes. Plusieurs fois pointé du doigt par l’ONU et par la Commission européenne contre l’intolérance, le manque de protection juridique de la communauté gay en Suisse, l’un des derniers pays du continent à n’avoir pas légiféré sur le sujet, semblait terminé. Lui-même surpris par son succès, son porte-drapeau, Mathias Reynard, s’exclamait, ravi, en fin d’année dernière: «Il y a vraisemblablement une évolution des mentalités sur le sujet.»

DJ BoBo est-il un vampire?

Mais la riposte conservatrice est en embuscade. La liberté d’expression est en jeu, redoute l’Union démocratique fédérale (UDF), qui intervient: elle lance une récolte de signature en vue d’un référendum. «Des vagues de plaintes absurdes contre des personnes qui adoptent une attitude critique à l’égard de l’homosexualité sont à craindre», juge le parti religieux. Qui estime par ailleurs que la nouvelle norme n’est pas nécessaire: «Les discriminations liées aux préférences sexuelles en Suisse sont un phénomène marginal.» L’UDF parvient à rassembler les signatures nécessaires, non sans être accusé d’avoir menti sur le but véritable de l’initiative lors de récoltes de rue.

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Peu connu jusque-là, le parti fondamentaliste s’était fait remarquer en 2007 en lançant une pétition contre la chanson de DJ BoBo interprétée pour la Suisse à l’Eurovision, Vampires Are Alive. Celle-ci, déplorait-il, offrait une «plateforme à l’occultisme et aux satanistes». Outre la chasse aux démons, le parti défend «l’idéal biblique du mariage à vie entre un homme et une femme», déplore la «déchristianisation de la société», s’oppose à l’avortement et relaie des théories créationnistes. Ses membres n’ont toutefois «rien contre les homosexuels», ont-ils répété à de nombreuses reprises. L’un d’entre eux fait d’ailleurs partie de la communauté: Michael Frauchiger, membre de l’UDC zurichoise. Invité par l’UDF à l’occasion du lancement de leur campagne à Berne début novembre, ce dernier a indiqué «ne pas vouloir être dégradé dans le rôle d’une minorité faible».

«Une question de dignité»

Interpellée sur cette prise de position, Salome Zimmermann, coprésidente de l’Organisation suisse des lesbiennes – et ancienne juge au Tribunal administratif fédéral – se montrait ce jeudi plutôt lasse. «Il est connu que certains prisonniers finissent par s’attacher à leurs geôliers», a-t-elle observé. «Il ne s’agit ni de demander des privilèges, ni d’interdire tout avis critique sur les homosexuels. Il sera toujours possible de s’exprimer publiquement contre le mariage pour tous ou l’adoption pour les couples gays, comme il est toujours possible de critiquer l’immigration même si les minorités étrangères sont protégées par la loi. Il s’agit simplement de défendre la dignité humaine.»

Le climat homophobe a des répercussions, a-t-elle ajouté, non seulement sur ceux qui en sont victimes – «le taux de suicide est cinq fois plus élevé parmi les jeunes adolescents LGBT» – mais aussi sur leurs proches. «A Lenzburg (AG), des jumeaux de 3 ans ont été refusés par une crèche parce que leurs parents, deux hommes, étaient homosexuels. Si ces enfants avaient des parents de couleur, une telle exclusion serait déjà punissable. Là, ce n’est pas le cas. Il est temps d’agir.» La campagne «Stop à la haine» bénéficie du soutien du PBD, du PDC, du PS, des Verts et des Vert’libéraux ainsi que de plusieurs personnalités du PLR. Amnesty International et l’Eglise réformée de Zurich y ont également apporté leur soutien. Premier parti de Suisse, l’UDC soutient quant à elle le référendum «contre la censure».

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