Affaires étrangères

Qui veut la peau de Pascale Baeriswyl?

La secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères est mise sous pression par l’UDC de longue date. Mais des membres influents du PLR parlent aussi d’elle comme d’une victime collatérale implicite de l’élection d’Ignazio Cassis. Décryptage

Rares sont les secrétaires d’Etat à avoir autant affolé la rumeur. Après l’annonce du départ d’Henri Gétaz, le chef de la Direction des affaires européennes (il dirigera l’Association européenne de libre-échange dès septembre 2018), l’avenir de la numéro 2 des Affaires étrangères, la secrétaire d’Etat Pascale Baeriswyl, interroge.

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Nommée le 30 septembre 2016 sur proposition de Didier Burkhalter, la quadragénaire bâloise se trouve sous forte pression depuis le départ du Neuchâtelois du Conseil fédéral. L’UDC n’en fait pas mystère. Elle souhaite la voir tourner les talons, la jugeant «euroturbo». «Un départ de Pascale Baeriswyl détendrait la situation, affirme l’ancien président du parti, Toni Brunner. Je ne veux pas donner de conseils à Ignazio Cassis, mais le fait d’être nouveau dans la fonction lui permet de s’entourer différemment. Il serait juste qu’après ses 100 premiers jours, il ait réglé les questions de personnel. Le plus vite sera le mieux.»

Fait nouveau, au sein du PLR, parti d’Ignazio Cassis, des membres influents parlent du déplacement de Pascale Baeriswyl comme d’une conséquence implicite de l’arrivée du Tessinois au Conseil fédéral. «Lors de l’élection d’Ignazio Cassis, on a pensé qu’elle serait une victime collatérale. Si j’avais été Cassis, je l’aurais tout de suite déplacée. Attendre, c’est brouiller le message», affirme un ténor libéral-radical. La question est-elle suffisamment importante pour avoir été abordée, au sein du PLR, durant la campagne précédant l’élection au Conseil fédéral? «Non, assure notre interlocuteur. C’était implicite.»

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La pression ne vient donc pas que de quelques élus isolés, mais semble avoir acquis une dimension stratégique pour les deux partis majoritaires au sein du gouvernement, le PLR et l’UDC. Au centre de l’échiquier politique, l’évocation d’une mise à l’écart de Pascale Baeriswyl suscite une certaine indifférence. «C’est Didier Burkhalter qui l’a choisie. Il revient à présent à son successeur, Ignazio Cassis, de trouver une solution», affirme la conseillère nationale et spécialiste de la politique européenne Kathy Riklin (PDC/ZH). Qui note aussi: «Tous les bons postes dans les ambassades sont occupés.»

Reproches totalement infondés selon le PS

Il n’est pas inhabituel que les hauts fonctionnaires se voient affectés à d’autres postes lorsqu’un nouveau chef de département entre en fonction ou lorsque les circonstances politiques l’exigent. Le départ de l’ancien secrétaire d’Etat Yves Rossier, nommé ambassadeur à Moscou, en est un exemple. Mais Pascale Baeriswyl n’a pris ses responsabilités de secrétaire d’Etat que le 1er décembre 2016. Et elle s’occupe activement du dossier européen depuis le 1er avril dernier seulement. Une mise à l’écart prendrait ainsi une tournure abrupte pour la haute fonctionnaire.

«Je ne veux pas la défendre en tant que socialiste, mais en tant que femme et que haute fonctionnaire capable et engagée»

Tim Guldimann, conseiller national (PS/ZH)

Ce qui lui est reproché? «Personne n’est content de son travail. Elle n’écoute pas le parlement, ne l’estime pas. Elle n’a jamais eu de responsabilités avant sa nomination et ne connaît pas bien le réseau des ambassades», évoque un élu fédéral actif sur le dossier. «Elle est en décalage complet avec le discours d’Ignazio Cassis», ajoute un PLR.

Femme et socialiste

La critique est infondée, rétorquent d’autres parlementaires fédéraux. Ils voient dans le lynchage de Pascale Baeriswyl deux raisons principales: c’est une femme et elle est de gauche. La Bâloise a été active dans le comité du PS de son canton. Elle n’a jamais renié son étiquette partisane. «On ne peut pas lui reprocher de l’incompétence. Alors quoi? Un passage au PS? Il n’est pas loyal de lui couper les ailes alors qu’elle commence à prendre son envol», s’indigne le conseiller national Manuel Tornare (PS/GE). Son collègue Tim Guldimann (PS/ZH), lui-même ancien ambassadeur, abonde: «J’aimerais savoir ce qu’elle a fait de faux. Elle impressionne par sa connaissance des dossiers, sa précision, son bilinguisme. Je ne veux pas la défendre en tant que socialiste, mais en tant que femme et que haute fonctionnaire capable et engagée.» Un élu bourgeois souhaitant évidemment rester anonyme le dit tout bas: «Elle est femme et socialiste. Ça fait beaucoup de tares pour des gens de droite.»

Les reproches adressés par la droite à Pascale Baeriswyl ne semblent pas fondamentalement liés à ses compétences mais à sa personnalité. Il lui arrive de crisper, à l’interne du département comme au parlement, par sa volonté de contrôle. Le choix de Didier Burkhalter de la hisser en tête du DFAE est vu comme un mauvais casting politique. «Il n’avait pas à la prendre dans son équipe pour démissionner six mois plus tard», relève un PLR, estimant qu’Ignazio Cassis n’a pas de devoir de loyauté à exprimer envers les décisions de son prédécesseur. Encore moins dans le dossier européen.

Le «reset» organisationnel

Ignazio Cassis a en effet promis dans la campagne précédant son élection au Conseil fédéral qu’il procéderait à un «reset» dans la politique européenne de la Suisse. Incapable de le faire seul au niveau stratégique – c’est le collège dans son ensemble qui en décide – il lui reste l’option d’un «reset» de vocabulaire ou d’une grande réorganisation interne de son département.

Les départs simultanés d’Henri Gétaz et de Pascale Baeriswyl lui permettraient par exemple de mettre sur pied un Secrétariat d’Etat aux affaires européennes, ou encore de réorganiser la Direction des affaires européennes. L’avenir de Pascale Baeriswyl semble ainsi tenir à la pesée d’intérêts que fera son nouveau chef entre l’envie de contenter ses électeurs et le risque de passer pour un soldat coupeur de têtes.

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