Vaud

Comment Vevey s’est enfoncée dans la crise

Entre perquisitions spectaculaires et enquêtes pénales ouvertes contre des municipaux, le scandale politique est sans précédent dans la ville de la Riviera. Retour sur un mal si profond que de plus en plus de voix demandent une démission en bloc de l’ensemble de l’exécutif communal

Mais qu’arrive-t-il à Vevey-la-Jolie, dont le panorama sur le lac Léman a inspiré de nombreux hommes de lettres, de Victor Hugo à Dostoïevski, cette ancienne cité industrielle qui a su se réinventer en ville de culture et d’images? Une image aujourd’hui écorchée par un scandale politique sans précédent, qui secoue la municipalité depuis deux ans. Un véritable feuilleton tragicomique dont le dernier épisode s’est joué jeudi soir, lorsque le Conseil communal a accepté un postulat demandant à l’exécutif d’étudier la suspension de ses deux membres Vevey Libre, Michel Agnant et Jérôme Christen, sous le coup d’une instruction pénale pour violation du secret de fonction.

Objets d’une spectaculaire perquisition à leur domicile en fin de semaine dernière, les deux élus sont soupçonnés d’avoir transmis des documents internes confidentiels dans le cadre de l’affaire Girardin, le nom de leur collègue socialiste déjà suspendu par le Conseil d’Etat et sous enquête pour gestion déloyale et abus de confiance. Lionel Girardin aurait touché de l’argent (241 000 francs selon de récentes révélations du quotidien 24 heures) de la Fondation Apollo, active dans le domaine des logements sociaux et qu’il présidait, sous la forme de versements effectués à sa société Operation Project.

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La crise est devenue inextricable. Le spectacle offert par la municipalité s’apparente à du «théâtre de Guignol», pour reprendre la formule de Patrick Bertschy, chef du groupe du PLR veveysan. «Il règne de telles tensions que tout se délite, et cela finit par impacter l’ensemble de l’administration. L’exécutif ne dirige plus rien, alors qu’il y a de gros dossiers à gérer, comme les relations avec Nestlé ou l’insécurité», constate, dépitée, la conseillère communale et députée UDC Fabienne Despot. L’inquiétude est d’autant plus grande que, l’année prochaine, Vevey va accueillir les 400 000 visiteurs de la Fête des vignerons. Une manifestation organisée une fois par génération, qui attirera les regards de tout le pays.

Frappée par les fermetures d’usines

Comment en est-on arrivé là dans la sixième ville du canton de Vaud? Il fut une époque où Vevey était citée en exemple pour sa gestion communale. Dans les années 1990, le duo formé par le syndic PLR Yves Christen et le municipal socialiste Pierre Chiffelle remonte une ville gangrenée par un chômage à 13% – un record en Suisse – à la suite de fermetures d’usines, notamment les fameux Ateliers de constructions mécaniques. Bien que fonctionnant sur un registre différent, rassembleur pour le premier, provocateur pour le second, ils expérimentent à l’échelle locale la politique de compromis que la paire Pascal Broulis-Pierre-Yves Maillard imposera dix ans plus tard au niveau cantonal.

A l’opposé, la municipalité actuelle de Vevey n’est plus qu’un champ de bataille. Les conflits trouvent en partie leur origine dans les élections communales de février 2016, qui ont mis fin à une hégémonie de dix ans du Parti socialiste dans une ville marquée à gauche. Le PS arrive au scrutin lessivé. Deux de ses trois municipaux ont quitté le navire avant la fin de la législature et trois projets immobiliers de la ville ont été rejetés en référendum par la population. «Il y avait une excellente majorité PS, mais le groupe socialiste n’a jamais trouvé son rôle», reconnaît l’ancien vice-président du parti Julien Rilliet.

Vote sanction

L’élection de 2016 est un vote sanction. Le PS ne sauve qu’un seul mandat à la municipalité et se fait prendre neuf sièges au Conseil communal par la formation d’extrême gauche Décroissance-Alternatives (DA). Mis à part la claque subie par les socialistes, la législature s’annonce pourtant sous les meilleurs auspices. «Avec plusieurs plans de quartier, le projet de parking souterrain à la place du Marché et la Fête des vignerons, il y avait de quoi arriver aux prochaines élections avec un excellent bilan», glisse Julien Rilliet. Surtout, le casting paraît séduisant. Pour la première fois, Vevey compte une femme syndique en la personne de l’écologiste Elina Leimgruber. Et le philosophe haïtien Michel Agnant devient le premier élu de couleur dans l’exécutif d’une ville vaudoise.

Contre toute attente, la situation va rapidement se détériorer. Au-delà du symbole, l’élection de Michel Agnant représente une surprise totale. «Il va débouler à la municipalité comme un chien dans un jeu de quilles», relève Alain Gonthier, conseiller communal de DA. L’humaniste qui cite Montesquieu n’a pas les codes de la politique à la vaudoise. Sa personnalité atypique déstabilise, agace. «Michel Agnant n’a jamais trouvé sa place, mais en face, on n’a rien fait pour l’aider», remarque un observateur de la vie politique veveysanne.

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Les tensions ne vont cesser de croître, avec une première grave crise en 2017 autour du projet d’externalisation des gérances. Entre rétropédalage et rupture de collégialité, l’affaire laisse une municipalité scindée en deux. D’un côté, les deux élus de Vevey Libre, Michel Agnant et Jérôme Christen, de l’autre la syndique Elina Leimgruber, le socialiste Lionel Girardin et le PLR Etienne Rivier. La confiance est rompue. Une première médiation confiée à la préfète de Lausanne avorte avant même d’avoir débuté. Puis, ce printemps, ce sera l’éclatement de l’affaire Girardin qui finira de disloquer la municipalité.

Eventuelle tutelle

Aujourd’hui, avec le postulat voté jeudi par le Conseil communal, même s’il n’est pas contraignant, c’est potentiellement trois municipaux sur cinq qui pourraient à terme se retrouver suspendus. Inimaginable, de même qu’une éventuelle tutelle du canton, pour une ville de 20 000 habitants. De plus en plus de voix se font entendre pour demander une démission en bloc de l’exécutif et la mise sur pied d’une élection générale, telle celle d’Alain Gonthier: «Il faut un reset. Tous les processus de médiation ont échoué. A part convoquer le pape François, je ne vois pas ce que nous pourrions faire pour apaiser la situation.»

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