Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

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C’est l’histoire d’une rivière qui s’est coupée de la ville qu’elle irrigue et traverse. Sauvage de ses sources fribourgeoises aux confins de la cité dont elle porte son nom, la Veveyse semble ignorée par ses habitants, plus tournés vers le lac que vers celle qui fut naguère sa belle tumultueuse, cette capricieuse intrépide qui les a tant troublés. Conservatrice adjointe du Musée historique de Vevey, Fanny Abbott la qualifie de cette jolie formule: «La Veveyse, c’est un peu la rivière oubliée, celle que l’on a punie pour avoir trop souvent terrorisé les Veveysans.»

Le passé de la Veveyse urbaine est en effet double. D’une part, elle a favorisé l’essor industriel du lieu. Les chocolatiers Nestlé, Peter, Cailler et Kohler ont déployé leurs activités sur ses berges. En remontant la rive gauche de la gare vers l’arrière-pays, on tombe sur le Nest, ce fleuron muséographique construit par Nestlé dont l’existence n’aura duré que trois ans. Ce bâtiment moderne abritera le siège de Nespresso. Il est en chantier.

Farine lactée et chocolat au lait

«A cet endroit, Henri Nestlé acquit une maison et un atelier de production dans lequel il installa sa première usine d’aliments pour nourrissons. C’est là qu’il lança le produit qui marqua le début de sa carrière, la farine lactée», raconte Françoise Lambert, conservatrice du musée historique.

Sur la façade d’une maison située un peu en retrait, on peut lire que c’est ici qu'«a été créé en 1875 le premier chocolat au lait du monde par Daniel Peter». Une polémique a d’ailleurs éclaté à ce sujet voilà quelques années, lorsque, dans un clip publicitaire, Cailler s’attribuait l’invention des tablettes «chocolactées». Les héritiers de Daniel Peter n’ont guère apprécié.

Une vie de crues

Sur l’autre rive subsistent les derniers souvenirs de ce que furent les Ateliers de constructions mécaniques de Vevey (ACMV), dans lesquels ont été assemblés les fameux tracteurs portant le nom de la ville. Les ateliers ont fermé leurs portes en 1992. «Il y avait aussi une marbrerie, une tannerie, les abattoirs», énumère Françoise Lambert.

Pour alimenter ces industries en énergie hydraulique, des canaux, nommés monneresses, aujourd’hui enfouis, avaient été creusés à la fin du XIXe siècle, en amont de la ville, là où la Veveyse fait son entrée dans la ville, là où des moulins avaient été érigés précédemment.

Notre dossier: Au fil des rivières romandes, saison 1

Mais la Veveyse a eu une autre vie, moins profitable à l’économie de la cité, plus tourmentée, une vie de crues. Elles ont été nombreuses. Elles sont toutes répertoriées: 1659, 1726, 1846, 1873, 1880, 1997, 2005, 2015 sont quelques-unes des dates qui ont le plus meurtri la ville.

«Tremblez, la Veveyse déborde»

«C’est une rivière costaude qui a souvent fait peur, ou plutôt un torrent contre lequel les habitants n’ont fait que se défendre», résume Françoise Lambert. Fanny Abbott rappelle l’existence d’un chant populaire que l’on fredonnait volontiers. Son refrain disait aux Veveysans: «Tremblez, la Veveyse déborde. Cacahouète et ses poireaux sont tombés dans l’eau.» Ce pamphlet faisait référence à un jardinier qui était venu de Paris, où il vendait des arachides, pour vendre des poireaux à Vevey.

La Veveyse a connu le sort de toutes ses consœurs qui ont fait peur à leurs riverains: elle a été canalisée de son arrivée dans la ville, à la hauteur des deux tours HLM de Gilamont, jusqu’à son embouchure dans le lac Léman. Son cours a été cassé par des chutes et elle a été flanquée de berges de sécurité surmontées de longs murs d’endiguement qui permettent de gérer les gonflements du torrent.

Le lit a même été enterré à la hauteur de la gare. Ce bétonnage résultait d’une décision politique dont le but était de cimenter les populations habitant des deux côtés de la Veveyse, se souvient Françoise Lambert.

Les mésaventures du pont Saint-Antoine

Vevey a longtemps été composé de deux parties. Une chronique publiée dans la presse régionale à l’occasion de ces travaux de couverture rappelle que la rive droite était «le bout de la ville, où l’on buvait jusque tard dans la nuit, où l’on travaillait, où l’on commerçait», c’était «l’autre cœur» de Vevey. C’était le quartier Saint-Antoine, relié à la rive gauche par le pont du même nom.

Le pont Saint-Antoine a longtemps été le seul franchissement carrossable de la Veveyse dans sa partie inférieure. Les premières traces remontent au XIIe siècle. Il s’agissait alors d’une construction en bois. Il fut souvent emporté, toujours rebâti, mais pas toujours avec bonheur. Après les grosses inondations de 1726, qui firent d’innombrables victimes, il fut reconstruit en dos d’âne. «La pente était si forte que les marchands qui le franchissaient avec leur charrette avaient peur de perdre leurs tonneaux», rappelle Françoise Lambert. Il était également trop étroit. Il fut remplacé par un ouvrage plat au début du XIXe siècle.

Unifier la ville

Avant de disparaître complètement au début des années 1970 sous la volonté des autorités politiques de relier les deux parties de la ville et de fluidifier le trafic routier. Un grand espace bétonné fut aménagé. Il englobe la gare, une grande place qui sert encore largement de parking et un centre commercial. La Veveyse est désormais invisible à cet endroit, reléguée en sous-sol.

Cet espace de béton coupe même les chemins qui longent la rivière de Gilamont, au nord, jusqu’au lac. A la hauteur de la gare, le promeneur se heurte à un mur infranchissable: le parapet du pont routier et ferroviaire accolé à la gare. S’il désire poursuivre son chemin et effectuer la balade jusqu’à l’embouchure du lac, il doit, à cet endroit, remonter à la hauteur des voies de chemin de fer puis emprunter le passage sous-voies de la gare ou opter pour une autre liaison piétonnière souterraine située plus à l’ouest, difficile à trouver si l’on n’est pas de la région.

L’époque du «béton impitoyable»

A l’époque de sa construction, cet espace avait été encensé par les autorités politiques. On le qualifiait d'«aménagement exemplaire». Pour franchir la place, les piétons étaient invités à emprunter un tunnel qui était alors considéré comme un «passage pour piétons heureux». Qui s’y aventure aujourd’hui fait un peu la moue…

Dans un article publié dans 24 heures en 2011, l’ancien syndic Yves Christen rappelait que le début des années 1970 était l’époque du «béton impitoyable». Mais on a changé d’ère. Et d’air. La tendance consiste à remplacer les espaces bétonnés par de la verdure et à redonner aux piétons la priorité sur les véhicules automobiles. Il y a déjà dix ans que l’on évoque à Vevey la possibilité d’extraire la Veveyse de son couloir de béton et de la remettre à l’air libre sur l’ensemble de son tracé urbain.

L’entonnoir des Toveires

Le passage de la gare n’est d’ailleurs pas le seul contraste du cours de la Veveyse citadine. Loin des canyons sauvages et vertigineux qu’elle a creusés entre ses sources et le bas de la vallée, elle entame son urbanisation à la hauteur du tunnel des Toveires, long d’une centaine de mètres.

Celui-ci a été construit en même temps que l’autoroute. La terre et les roches excavées ont été enfouies dans des remblais aménagés au fond de la vallée. La galerie a eu pour but de canaliser les eaux de la rivière et d’éviter qu’elles n’inondent ces remblais de gravats très instables. A son entrée, une herse de 17 pieux métalliques bloque les troncs d’arbre charriés par le torrent. Elle les empêche de s’engouffrer dans le tunnel et de venir se déverser sur la ville.

Mais cette construction n’a jamais fait l’unanimité. Elle éveille encore aujourd’hui des craintes. Est-ce que la herse est suffisamment résistante pour garantir que l’entonnoir des Toveires ne se bouchera jamais? Est-ce qu’on peut être sûr que le remblai ne sera jamais emporté par une crue subite et forte? Cette question a surgi en 2016, lorsque a été présenté le projet de collège de Copet. Il doit être construit sur une partie de la boucle d’athlétisme, à proximité de la rive droite, en aval des tours HLM.

Un pont romain qui n’en est pas un

Après les Toveires, la Veveyse parcourt son dernier tronçon naturel. L’on y pêche, l’on s’y baigne, les cincles plongeurs trouvent là un terrain de jeu idéal. L’entrée dans la cité est marquée par le pont romain, une étroite passerelle piétonnière en pierre tapie à l’ombre des tours de Gilamont, reconnaissables – outre leur hauteur de 42 mètres – aux fresques monumentales réalisées en hommage à Charlie Chaplin. «Ce pont n’a de romain que le nom. Il a été construit en 1826, en pleine période romantique», sourit Françoise Lambert.

«C’est ici que commence la domestication de la rivière», ajoute Fanny Abbott. De cet endroit jusqu’à l’embouchure, 11 ponts et passerelles, dont une – construite en 1952 – a été fermée pour raison de sécurité, relient les deux rives. De chaque côté, un chemin a été aménagé. Des balustrades, qu’il est interdit de franchir, et des bandes de verdure séparent les deux promenades de la rivière.

L’orientation des bancs

La nature a tellement repris ses droits que cette verdure luxuriante et sauvage s’érige en véritable façade de broussailles. Les plantes sont envahissantes, les orties caressent les jambes des promeneurs, la vue sur la rivière semble reléguée au second plan; on l’entend couler, mais on peine parfois à la voir.

Un détail frappe le visiteur venu de l’extérieur: sur la rive droite, des bancs de délassement sont orientés vers les places de sport voisines, mais pas vers la rivière. Plus en aval, dans le nouveau quartier des Moulins de la Veveyse, d’autres bancs offrent heureusement le choix: grâce à leur dossier basculant, ils permettent de s’asseoir face à la rivière, visible à cet endroit, ou face à… une pharmacie.

Des jardins souvent inondés

La partie située en amont de la gare donne le sentiment d’une coupure entre la ville et sa rivière. Comme si celle-ci, «punie et oubliée», pour reprendre l’expression de Fanny Abbott, ne faisait pas partie de Vevey.

Au sud de la gare, de la place bétonnée jusqu'au lac, l’impression est différente. Malgré les souffrances qu’elle a fait endurer à la cité, la Veveyse est ici intégrée dans le paysage urbain. Jadis, la rivière formait un delta qui s’étendait de la place du Marché jusqu’à son lit. «Longtemps, on n’a rien construit à l’ouest de la place du Marché et du château de l’Aile», souligne Françoise Lambert.

Avec le temps, on y a aménagé des jardins, mais ceux-ci étaient fréquemment inondés. L’ancien delta fut domestiqué dès le XVIIIe siècle, en particulier après la terrible crue de 1726. La maison La Pierraille rappelle encore aujourd’hui la pratique qui consistait à transformer les berges en pierriers afin de mieux maîtriser les égarements du torrent.

Un pont d’Arabie qui n’est pas arabe

Plus on s’approche de l’embouchure, plus la Veveyse s’identifie à la ville et à ses habitants. Le quai de l’Arabie, qui ne tire pas son nom d’un quelconque Laurence, officier britannique qui serait passé par là à son retour d’Afrique, mais d’un mot ancien «rabia», qui signifiait la ravine, jouxte le fossé jusqu’au lac. Il borde aussi le jardin Doret, l’espace vert le plus prisé des Veveysans. Il doit son nom à une dynastie de sculpteurs et marbriers dont la réputation s’étendit jusqu’à Lyon.

Alors que, en amont, la Veveyse est flanquée d’une végétation en pagaille, ses abords sont plus colorés et fleuris à proximité de l’embouchure. Le pont de l’Europe, le dernier des 11, est décoré de géraniums, les ornements du jardin Doret invitent à la détente et à la flânerie.

Ici, l’horizon s’ouvre. La Veveyse devient lac. De l’autre côté du Léman, le Grammont immortalisé par Ferdinand Hodler, la Haute-Savoie, les Alpes, la France. De part et d’autre, de larges quais fleuris, animés et fréquentés font concurrence à ceux de la mal-aimée et imprévisible Veveyse, enchâssée dans la gaine de pierre et de béton qui l’accompagne du pont romain jusqu’à son destin lacustre.


Là où les deux bras se tendent la main

La Veveyse de montagne n’a rien à voir avec la Veveyse urbaine qui file droit à travers le fief de la Fête des Vignerons. On a même l’impression qu’il ne s’agit pas du même cours d’eau. Et pourtant, c’est bien elle. Ou plutôt elles, car, sur son parcours fribourgeois, la Veveyse est double.

La branche dite de Fégire prend sa source au pied du Vanil des Artses, dans les Préalpes fribourgeoises. Elle a creusé un profond canyon qui reste très naturel et sauvage. Elle charrie de nombreuses souches qui se déposent là où elles le peuvent, dans un milieu très largement préservé des influences humaines. Le WWF lui a même consacré une notice où elle la qualifie de «perle de rivière». Elle marque la frontière entre les cantons de Vaud et de Fribourg.

L’autre bras, c’est la Veveyse de Châtel, qui prend sa source dans le massif de la Dent-de-Lys, au-dessus des Paccots, et traverse Châtel-Saint-Denis. La localité se trouve sur la ligne de partage des eaux. On raconte volontiers que l’eau qui ruisselle du toit du château du côté nord s’écoule vers la Broye, le Rhin et la mer du Nord. Et celle qui préfère glisser sur les tuiles situées au sud plonge vers la Veveyse, le Rhône et la Méditerranée.

Deux kilomètres au sud de Châtel-Saint-Denis, après avoir parcouru respectivement 9 et 12 kilomètres, les deux Veveyses se rejoignent au sud du lieu-dit Vieux Châtel, un promontoire sur lequel se dressait jadis un château fort. De là, la Veveyse unifiée rejoint le lac Léman situé 7 kilomètres en aval, à travers une gorge elle aussi très sauvage qui la conduit aux portes de la ville dont elle porte le nom.

Le site se prête à d’agréables balades au départ de Châtel-Saint-Denis ou du hameau de Moille-Saulaz, situé en contrebas des Monts-de-Corsier (VD). Un réseau de sentiers et de passerelles permet de s’approcher de la rivière et d’aller à la découverte de la confluence.

Il n’y a plus d’exploitation hydroélectrique sur la rivière. La dernière installation a été abandonnée dans les années 1950. Mais Groupe E a relancé un projet de centrale à proximité de la confluence. «Les travaux sont toujours en cours de planification. Le permis de construire a été prolongé par la préfecture de la Veveyse jusqu’au 31 juillet 2021 pour les commencer», indique la porte-parole de l’entreprise fribourgeoise, Isabelle Carrel.

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