Il y a quelques années, Bernard Menuz, boucher-charcutier dans le canton de Genève, a ajouté la viande halal à son assortiment. De la viande suisse au prix suisse, provenant d’un des deux abattoirs agréés par la communauté musulmane. Un produit clairement étiqueté et vendu comme tel, qui lui permet de répondre à la demande, notamment lorsqu’il s’agit d’approvisionner certaines manifestations. Mais il tire la sonnette d’alarme: la viande halal importée se répand dans les assiettes hors de la communauté musulmane, et sans que les consommateurs en soient toujours avertis. La raison est simple, elle est moins chère à l’importation. Et une fois commercialisée en Suisse, on perd facilement sa trace.

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Directeur de l’Union professionnelle suisse de la viande, Ruedi Hadorn confirme le phénomène. «Il y a un contingent tarifaire spécifique pour la viande halal, explique-t-il. L’importateur doit appartenir à la communauté musulmane, ainsi que le premier revendeur en Suisse. Mais ensuite, il n’y a plus de traçabilité et on peut retrouver une partie de cette viande dans la filière conventionnelle. Son attrait est compréhensible car son prix est environ de huit à dix francs moins chers par kilo, particulièrement pour les aloyaux». Alors que le droit d’importation s’élève normalement à près de dix à douze francs suisses, il n’est que de 2,50 francs pour la viande halal.

Une pratique interdite

La viande halal est issue de l’abattage traditionnel, qui implique notamment que l’animal soit conscient avant d’être égorgé. Une pratique interdite en Suisse. Seuls deux abattoirs, un en Suisse romande, où se fournit Bernard Menuz, et un en Suisse allemande, proposent une sorte d’alternative. Le rituel est respecté, sauf que l’animal est étourdi quelques secondes avant sa mort.

Mais l’essentiel de cette viande est importé, notamment de France. Raison pour laquelle le Conseil fédéral a trouvé un compromis. Pour que la communauté musulmane puisse s’approvisionner, il a introduit un contingent tarifaire spécial. L’Office fédéral de l’agriculture explique qu’il s’agit de répondre à l’article constitutionnel qui garantit la liberté de religion. Depuis les années 2000, une certaine quantité de viande halal est ainsi prélevée sur le contingent de viande rouge. Ce contingent spécifique représente 350 tonnes de viande de l’espèce bovine et 175 tonnes de viande de l’espèce ovine. La différence tarifaire s’explique par le fait que la viande classique est divisée en plusieurs catégories, tandis que la viande halal englobe tous les produits carnés.

En réponse à une interpellation de l’ancien conseiller national Luc Barthassat (PDC/GE), le Conseil fédéral estimait en 2013 qu’il n’y avait pas lieu d’intervenir, ni pour améliorer ou préciser l’étiquetage, ni pour adapter la structure tarifaire. Mais Yannick Buttet (PDC/VS) revient à la charge. Alors que le Conseil fédéral campe sur sa position, le conseiller national a réussi à convaincre la commission de la science, de l’éducation et de la culture, qui a accepté son initiative parlementaire en juin dernier. La commission du Conseil des Etats doit maintenant se prononcer.

«Egalité de traitements»

«Je demande deux choses: une déclaration obligatoire de la viande halal et l’abolition de sa structure tarifaire spéciale», résume le conseiller national, qui estime que la pratique actuelle est déloyale. Et pour les autres importateurs. Et pour les consommateurs qui ne seraient pas avertis de ce qu’ils mangent. «Le Conseil fédéral en fait une affaire confessionnelle et se réfugie derrière le principe de liberté de conscience et de croyance. Pour moi, ce n’est pas une question de religion mais d’égalité de traitement entre les acteurs commerciaux et de respect des consommateurs», estime Yannick Buttet.

A Genève, Bernard Menuz dit connaître plusieurs cas de restaurants proposant de la viande halal sans le mentionner. Même si Louis Junod se sent moins concerné à Sainte-Croix (VD), où il tient une boucherie-charcuterie, qu’à Genève, il estime aussi qu’il faut réagir. Vice-président de l’Union professionnelle suisse de la viande, il rappelle que l’abattage rituel ne fait pas partie des traditions helvétiques et que les Suisses sont très sensibles à la protection des animaux. «Nous respectons la religion des autres, mais il faut aussi qu’en retour nos mœurs soient respectées», déclare-t-il.