Alcool, tabac et drogue

Ces vices qu’on aimerait éradiquer

La lutte contre l’alcool, le tabac et la drogue s’est longtemps appuyée sur des arguments plus émotionnels que scientifiques, selon deux ouvrages. Rappel historique des interdits avant la votation sur la fumée passive

Au début, «Dix Commandements» nous furent imposés. Si sept d’entre eux n’ont plus force de loi, les interdits s’accumulent et les plaisirs disparaissent, ainsi que l’explique Christopher Snowdon dans ses deux essais, l’un sur l’histoire du mouvement antitabac 1 et l’autre sur deux siècles de suppression des plaisirs 2.

La tendance est inquiétante, sournoise et révoltante. Au nom d’un mode de vie plus «sain», certains veulent refuser les traitements médicaux aux personnes obèses, l’adoption d’enfants aux fumeurs ou la vente de parfums et after-shave, lesquels causeraient de tels maux qu’ils empêcheraient certains d’aller travailler. Les parfums ont ainsi été interdits dans certaines villes canadiennes. Mais revenons à d’autres «vices», le tabac et l’alcool.

Le premier Européen à avoir fumé du tabac a été le premier à être persécuté pour son acte. En novembre 1492, lorsque Christophe Colomb arrive à Cuba, deux membres de son équipage furent initiés à l’art de la fumée par des Indiens qui, depuis plus de 5000 ans considéraient le tabac comme un don de Dieu, capable de les guérir de nombreux maux et d’apaiser les tensions sociales. De retour en Espagne, l’un des deux vaillants matelots, Rodrigo de Jerez, fut «interrogé» par l’Inquisition et emprisonné sept ans pour cette coutume d’Indiens athées.

Pendant cinq siècles, le tabac fut combattu sur la base de convictions religieuses, de morale publique, de supériorité raciale et de doctrine politique, mais rarement pour des considérations de santé. Il fallut en effet attendre le milieu du XXe siècle pour que les préoccupations basées sur des travaux scientifiques se hissent au premier rang.

La fumée passive, thème de votation du 23 septembre, n’est pas un phénomène nouveau. Le mot fut inventé par l’Allemagne hitlérienne (Passivrauchen), plus exactement par Fritz Lickint en 1936. La profession médicale, la plus représentée au sein du parti nazi, fit pression pour une politique de prévention et le tabac fut déclaré «ennemi de la paix», par le responsable de la Santé. Adolf Hitler, habitué à ses deux paquets par jour dans sa jeunesse, changea par la suite et promit de bannir le tabac d’Europe. Pour lui, la fumée était une coutume de «Juifs, d’Africains, d’Indiens, de femmes débauchées et d’intellectuels décadents». La liberté individuelle ne comptait pas. Un slogan proclamait: «Votre corps appartient au Führer.»

Mais il est vrai que les scientifiques allemands entreprirent un rôle de pionnier dans la démonstration du risque de cancer du poumon. Pourtant, la consommation de tabac doubla entre 1935 et 1940 en Allemagne. Ironie du sort, à la mort de Hitler en avril 1945, la cigarette se transforma en monnaie non officielle, au cours de 50 cents par cigarette.

L’opposition initiale au tabac n’empêcha pas sa consommation de progresser à un rythme soutenu. Au XVIe siècle, le pape Urbain VIII émit une bulle papale interdisant le tabac à l’église! En Angleterre, le roi Jacques Ier, prohibitionniste dans l’âme, accrut la taxe sur le tabac de 4000% et imposa un contrôle des importations de Virginie. Mais il en résulta une explosion de la contrebande et une baisse des recettes fiscales, ce qui l’obligea à réduire les taxes. L’Espagne suivit la même voie et imposa, sous peine de mort, que le commerce du tabac transite par Séville. La ville andalouse devint la capitale mondiale du tabac.

Les mesures draconiennes touchèrent aussi la Russie, où la vente et la consommation étaient punies de coups de fouet. Et la Chine, où l’Empereur décida de décapiter les récalcitrants. En Turquie, Murad IV sanctionna cette «coutume chrétienne» d’une exécution sommaire. Même dans la Suisse démocratique de l’époque, fumer en public conduisait directement en prison. Mais partout, l’application des peines laissait à désirer et la consommation se développait rapidement.

La progression du tabac, qui intervint au XVIIe siècle, bénéficia de circonstances particulières: la peste et la guerre. Au collège d’Eton, les élèves devaient fumer la pipe tous les matins pour se prémunir de la peste. Les vertus accordées au tabac étaient immenses. Les docteurs le recommandaient aussi bien contre la bronchite que contre la variole.

La première association anti­tabac date de 1877 en France, et fut soutenue par Louis Pasteur. D’autres initiatives semblables émergèrent, mais toutes moururent avec leur fondateur. Si les campagnes anti-alcool parvinrent à des résultats positifs, l’opposition au tabac ne connut de réel succès qu’aux Etats-Unis. A la fin du XIXe siècle en Europe, l’opposition était beaucoup trop fondée sur la xénophobie, le fanatisme religieux et l’exagération. La population refusa de céder.

Les Etats-Unis débutèrent en interdisant sa vente aux enfants. Les industriels ont également été très actifs. John Kellogg, Thomas Edison et Henry Ford refusèrent d’employer des fumeurs de cigarettes, estimant qu’ils étaient moins productifs. Les Etats-Unis ne comptaient que 1% de fumeurs en 1900 (13% au Royaume-Uni). Les deux grandes guerres ont largement contribué à populariser la cigarette. Notamment au sein des armées. En 1918, le New York Times se demanda s’il ne fallait pas poursuivre pour espionnage les anti-fumeurs. Un autre ton était employé à l’égard de l’alcool. Le premier ministre britannique de l’époque, David Lloyd George, déclara en 1915 «combattre l’Allemagne, l’Autriche et la boisson et l’ennemi le plus mortel était sans doute le dernier».

Le mouvement anti-alcool ayant conduit à la prohibition aux Etats-Unis est né de protestants puritains, souvent fanatiques et charismatiques, avançant fréquemment des arguments mensongers, qui n’hésitèrent pas à s’allier au Ku Klux Klan, selon Christopher Snowdon. Difficile d’en faire des héros du progrès. Ce combat s’attaqua initialement aux saloons. La propagande des mouvements de tempérance fut si forte qu’elle fut enseignée dans les écoles. Un comité scientifique, après dix ans de délibération, montra que cet enseignement n’était ni scientifique, ni tempéré, ni instructif. Mais la Ligue anti-saloon, même ultra-minoritaire, imposa son programme en vertu du principe de moindre résistance. Les personnes aisées et les politiciens n’allaient pas au saloon. Leur approvisionnement leur paraissait assuré. La prohibition visait donc les pauvres, les noirs et les migrants, selon Christopher Snowdon.

L’idée de prohibition profita massivement de la décision de créer un impôt sur le revenu aux Etats-Unis. Les taxes sur l’alcool représentaient en effet le tiers des recettes de l’Etat. La Première Guerre mondiale joua aussi un rôle puisque le gouvernement décida de concentrer la production sur les besoins de première nécessité. Ironie du sort, la prohibition, interdisant la production de tout alcool, est entrée en vigueur en juillet 1919, neuf mois après la capitulation allemande.

Franklin Roosevelt mit un terme à l’expérience en 1933. Le bilan de cet interdit légendaire est négatif, selon Christopher Snowdon. Il n’a pas atteint les promesses de ses supporters. Sauf un: le saloon a été remplacé par des bars et tavernes plus respectables. Mais les gains en termes de santé mentale ont été annihilés par la hausse d’un tiers des meurtres, l’augmentation de la population carcérale et un empoisonnement des boissons. En effet, 10 000 vies ont été perdues par contamination de l’alcool par l’Etat! La consommation d’alcool, qui a initialement baissé des deux tiers, atteignait en 1933 environ 60 à 70% du niveau de 1919. Elle est donc restée élevée. Mais le consommateur modifia son comportement et préféra la bière aux spiritueux.

Chaque pays réagit différemment aux décisions américaines. Généralement par une hausse des taxes sur l’alcool. La Suède adopta une loi en 1917, présentée comme «égalitaire» par le docteur Ivan Bratt. Elle consistait à limiter la vente de liqueurs à 4 litres par mois et par personne pour un homme marié et rien pour les femmes mariées.

L’opposition à la cigarette dispose d’un atout que d’autres lobbies n’ont pas. La cigarette n’offre aucun gain médical et son utilisation modérée n’est pas bénéfique. Il en va autrement de l’alcool: les abstinents ont un taux de mortalité supérieur à ceux qui boivent avec modération. La consommation et la mortalité forment une courbe en U. Les consommateurs doivent consommer beaucoup pour atteindre un taux de mortalité égal aux abstinents, démontrait dès 1994 Richard Doll. L’alcool profite d’un autre atout: il est consommé par la classe moyenne et ses consommateurs sont majoritaires. Il en va autrement du tabac aujourd’hui et il en allait autrement de l’opium en 1920.

Mais le pic de la consommation d’alcool est bien plus ancien. Il remonte à 1830, avec 26 litres d’alcool pur par an. D’ailleurs, l’émergence de mouvements d’abstinence est toujours apparue après que le sommet de la courbe de consommation a été dépassé.

Le seul objectif que peut atteindre un interdit, selon Christophe Snowdon, est de renvoyer l’hédoniste d’un produit vers un autre, ainsi qu’en témoignent le passage de l’opium à ses dérivés, comme l’héroïne après 1909, et l’ascension de la marijuana pendant la prohibition aux Etats-Unis. Le problème ne viendrait donc pas d’un excès de drogues disponibles mais au contraire d’une offre trop réduite.

Sur la drogue, Christopher Snowdon défend la thèse de la décriminalisation plutôt que celle de la légalisation. Cette dernière se traduit par une forte baisse des prix, donc une hausse de la consommation. Aux Pays-Bas, malgré la décriminalisation du cannabis en 1976, la consommation est inférieure à celle de l’Allemagne.

L’entrepreneur moral qui impose ses interdits est un vendeur de peur, celle des Chinois par exemple, lorsqu’il s’est agi pour les Etats-Unis d’interdire l’opium. Mais la politique impose ses décisions pour des raisons plus émotionnelles que scientifiques. La science a montré qu’il existait un niveau de consommation sûre pour chaque drogue, même s’il est minime. Il est mensonger de prétendre que des traces de fumée puissent être mortelles.

Pendant cinq siècles, les ennemis du tabac ont utilisé la sécurité contre les incendies, le christianisme, l’islam, la morale publique, le nationalisme, l’hygiène raciale, l’environnement la décence, le socialisme, le fascisme, comme prétexte. L’attention à la santé est un phénomène relativement nouveau. «Dans une société sécularisée, on a coutume de juger quelqu’un non pas sur son âme mais sur sa santé. Mais, pour Christopher Snowdon, si l’on passe des lois sur la base de préférences individuelles, qu’on le dise ainsi et qu’on n’utilise pas un voile scientifique.

1. «Velvet Glove, Iron Fist: a History of Anti-Smoking», Christopher Snowdon; Little Dice, 2009, 416 pages.

2. «The Art of Suppression: Pleasure, Panic and Prohibition since 1800»; Christopher Snowdon, Little Dice, 2011, 268 pages.

La première association antitabac date de 1877 en France, et fut soutenue par Louis Pasteur

Le seul objectif que peut atteindre un interdit est de renvoyer l’hédoniste d’un produit vers un autre

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