«Les autorités défendent le secret bancaire en soulignant qu'elles agissent avec détermination pour lutter contre la grande criminalité et le blanchiment d'argent. Je reconnais que la Confédération a sérieusement commencé à s'intéresser au crime organisé. Mais je juge incompréhensible que l'on veuille aujourd'hui diminuer les moyens mis à disposition de cette tâche. Et il est stupéfiant que ce soit quelqu'un comme moi qui doive venir en aide à la police fédérale!» Patrice Mugny, conseiller national et coprésident des Verts, est particulièrement remonté contre le Conseil fédéral et la commission financière du National, à laquelle il appartient. Dans le cadre des mesures d'économie décrétées à la sauvette pour adapter le budget 2003 aux exigences du frein à l'endettement, 10 millions ont été amputés au chapitre de la lutte contre la criminalité. Cela aurait pu être pire: une proposition de pousser le sacrifice jusqu'à 20 millions a été refusée de justesse en commission.

Ces 10 millions représentent 10% du budget destiné à financer le travail des autorités qui combattent la criminalité organisée en 2003. L'économie requise par le gouvernement touche ainsi directement le «projet d'efficacité» mis sur pied en 1998 et approuvé par le parlement en 1999. Connu sous le sobriquet de «f4» (prononcé en anglais, ce surnom sonne comme «Eff-Vor», raccourci pour l'allemand «Effizienzvorlage»), ce projet ambitionne de donner à la Confédération les compétences et les moyens de traquer le crime organisé, le blanchiment d'argent et la corruption. Elle pourra aussi intervenir dans la lutte contre la criminalité économique, mais à titre subsidiaire, car les cantons conservent la mainmise sur ce type de délits. «f4» recouvre les activités du Ministère public de la Confédération (MPC), de la Police judiciaire fédérale (PJF) et de l'Office des juges d'instruction fédéraux (OJI). Il prévoit l'engagement de plus de 500 spécialistes d'ici à fin 2004. Il a formellement démarré le 1er janvier dernier.

Si le parlement confirme la réduction de 10 millions, cela aura des conséquences fâcheuses. Selon un rapport interne, le MPC ne pourra engager que quatre à six procureurs fédéraux (accompagnés de leurs greffiers) au lieu des huit prévus. Quant à la police judiciaire, elle devra se contenter des deux tiers des 57 policiers qu'elle espérait recruter l'an prochain.

Les enquêtes risquent d'être freinées. A ce jour, le Ministère public fédéral a ouvert 74 procédures, dont 32 se révèlent particulièrement complexes. «Nous allons continuer de travailler sur ces enquêtes comme prévu, car nous avons, jusqu'à maintenant, pu recruter le personnel dont nous avions besoin», rassure Hansjürg Mark Wiedmer, porte-parole du MPC. Sans préjuger de la décision du parlement, il ne peut en revanche exclure que la réduction des moyens financiers entrave l'ouverture de nouvelles enquêtes; selon les prévisions, 44 procédures devraient être lancées l'an prochain. «Nous envisageons d'engager 130 collaborateurs au total en 2003. Une réduction du budget pourrait retarder la campagne de recrutement. Nous devrons affiner nos prévisions en fonction des décisions que prendra le parlement», ajoute Hansjürg Mark Wiedmer. Par ailleurs, le nombre de cas qui seront véritablement portés devant un tribunal risque lui aussi d'être inférieur aux espérances. «C'est un problème de morale publique. On ne peut pas réduire les dépenses de la lutte contre l'argent sale alors qu'on investit dans la promotion de l'image du pays et dans la sécurité pour les sommets de Davos et d'Evian», tonne Patrice Mugny.

La réduction du budget 2003 de «f4» pourrait avoir une autre conséquence. Dès le départ, il a été décidé que les structures de lutte contre la grande criminalité devraient, à terme, être décentralisées. Dans un premier temps, tout est concentré autour de Berne. Mais des antennes régionales sont prévues en Suisse romande, au Tessin et à Zurich. La première unité décentralisée devait entrer en fonction en 2003. La diminution du budget risque de la reporter à plus tard.