Hélio Courvoisier, fabricant de timbres, cessera la production le 30 avril. C'était le dernier fleuron encore vivace de la famille Courvoisier, maîtres imprimeurs à La Chaux-de-Fonds. Le marché a subi le contrecoup de la privatisation des postes nationales et l'abandon du monopole étatique sur les timbres. Avec la concurrence d'imprimeries européennes et asiatiques, Hélio Courvoisier ne tournait plus. Son directeur a décidé d'arrêter les frais, avant de devoir déposer le bilan. Pourtant, chaque année, l'entreprise imprimait encore 260 à 300 nouveaux timbres, représentant près de 700 millions de pièces. Un savoir-faire exceptionnel disparaît. Depuis 70 ans, les plus beaux timbres du monde portaient le label Courvoisier.

«Je suis très triste», concède le directeur Gilbert Hutin quand on lui demande son sentiment à quelques semaines de la fermeture. Il ajoute: «Nous avons beaucoup travaillé en décembre et en janvier pour réaliser les timbres d'une exposition philatélique internationale à Hongkong. Les rentrées de cash ont permis de payer les salaires et les fournisseurs. On a pu dire: «maintenant on arrête», sinon nous risquions le dépôt de bilan.» Actuellement, l'entreprise occupe 33 personnes. Toutes ne retrouveront pas un emploi, à moins de changer de métier. Il n'y a pas de postes de travail disponibles dans les arts graphiques à La Chaux-de-Fonds et rien dans le canton pour les spécialistes de l'héliogravure.

Hélio Courvoisier a commencé à imprimer des timbres en 1931. Gilbert Hutin est entré dans la maison en 1987 avant d'en devenir le propriétaire deux ans plus tard. La fermeture de cette société anonyme au capital de 800 000 francs signifie la fin des entreprises de la famille Courvoisier, qui possédait autrefois le journal L'Impartial – tombé dans le giron de son concurrent L'Express – et l'imprimerie disparue dans une faillite retentissante après avoir changé de propriétaire. A ses débuts, Gilbert Hutin avait pu compter sur la collaboration de La Poste qui prit 20% du capital en laissant entendre qu'elle réaliserait sa propre production à La Chaux-de-Fonds. Il n'en fut rien. La Poste s'est même défaite de ses actions l'automne passé.

Hélio Courvoisier excellait dans la réalisation de timbres compliqués. L'avenir paraissait serein. Mais voilà, le démantèlement du monopole des Postes a changé la donne. «Auparavant, tous les timbres émis dans le pays étaient imprimés en Suisse, ici ou à Berne», relève Gilbert Hutin. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La Poste a fait imprimer des timbres ailleurs, en particulier au Pakistan. En outre, les imprimeries des Etats ont été priées d'aller prospecter le marché. Courvoisier s'est retrouvée prise dans l'engrenage d'une concurrence effrénée. «Récemment, les Anglais nous ont soufflé une commande avec des prix 40% plus bas. Je ne sais pas comment ils s'y retrouvent, mais nous ne pouvons pas accepter de travailler à perte.»

Elle est bien éloignée, l'époque où l'ancien directeur de Hélio Courvoisier, Marcel Lévy, pouvait dire au ministre des Postes du Venezuela: «Cher Monsieur, je ne peux rien faire pour vous, téléphonez-moi dans six mois.» Il est passé ce temps. Et pas seulement à cause de la mondialisation. C'est l'univers du timbre qui a changé. Longtemps, ils ont constitué ce que l'on peut appeler «l'action du pauvre». Au début, ils servaient de reçu à l'affranchissement d'une lettre. Par la suite, ils sont devenus des objets de collection et les Postes se sont mises à alimenter les philatélistes en émettant des timbres spéciaux. Dans les années 60 jusqu'au milieu des années 70, «les gens achetaient jusqu'à 500 feuilles de timbres. En Chine, les timbres étaient très populaires. Les gens pouvaient les échanger avec l'espoir qu'ils prennent de la valeur», explique Gilbert Hutin. Cette «bulle spéculative», comme la qualifie Gilbert Hutin, a éclaté dans les années 80. «Les timbres ne prenaient plus de valeur car les Postes, sachant qu'elles en écouleraient 350 000 séries, en imprimaient chaque fois un peu plus.» Dès lors, les timbres n'ont conservé que leur «valeur faciale», grignotée petit à petit par l'inflation.

Seul 15% du courrier est affranchi avec des timbres. Le reste reçoit un affranchissement imprimé, une marque, ou passe par fax et e-mail. Le coût de fabrication dépend du tirage, mais un timbre d'une couleur, tiré en grande série, revient de 2,80 à 3 fr. le mille. Le terme de «grand série» peut cacher des tirages impressionnants. Courvoisier a imprimé jusqu'à 300 millions de timbres d'une couleur pour le Sri Lanka. Par contre, un timbre en six couleurs coûte quelque 60 fr. le mille. C'est cette valeur ajoutée qui fait vivre les imprimeurs haut de gamme maîtrisant l'héliogravure à la perfection. Mais perfection ne rime pas avec pérennité. En Suisse, seule La Poste continuera de fabriquer des timbres. «Elle les produit en taille-douce, ou sur une rotative offset quatre couleurs, mais c'est très différent de l'héliogravure», dit sobrement Gilbert Hutin. A La Chaux-de-Fonds, l'un des derniers timbres qui sortiront des presses hélio sera parfumé au chocolat pour fêter le 100e anniversaire de Choco-Suisse. Un chocolat plutôt amer dans les Montagnes neuchâteloises.