Révélations

Les victimes suisses du scandale malaisien brisent le silence

L’épouse du «donneur d’alerte» incarcéré à Bangkok et le fils du directeur de banque assassiné à Kuala Lumpur demandent que justice soit rendue. Tous deux menacés dans l’affaire tentaculaire de corruption liée au fonds 1MDB, ils appellent les autorités à réagir plus vigoureusement

C’est son baptême médiatique. Ce jeudi, Laura Justo s’exprimait dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian. Quelques heures plus tard, c’est la première fois que l’épouse de Xavier Justo, le «lanceur d’alerte» qui purge actuellement une peine de trois ans de prison ferme à Bangkok pour avoir tenté de «faire chanter» son ex-employeur genevois PetroSaudi, s’adressait à des journalistes en Suisse.

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Xavier Justo? Il s’agit de la première source ayant livré des données exploitables censées prouver le détournement, via la société de négoce PetroSaudi, de 700 millions de dollars du fonds malaisien 1MDB. Le scandale de corruption – quelque 6 milliards de dollars auraient au total été siphonnés des caisses publiques, soit une échelle jamais égalée dans l’histoire du pays, voire du Sud-Est asiatique – menace depuis plus d’un an de faire tomber le destinataire supposé de cet argent, le premier ministre malaisien Najib Razak. Des procédures pénales ont été ouvertes un peu partout dans le monde, dont une par la justice helvétique l’été passé et celle des Etats-Unis la semaine dernière.

Un récit surréaliste

La jeune mère, qui a définitivement quitté la Thaïlande après avoir vendu tout ce qu’elle y possédait, aurait reçu pas plus tard que ce mercredi de graves menaces de la part de PetroSaudi si elle ne se taisait pas. Elle a quand même convié le lendemain à Genève des médias helvétiques triés sur le volet, pour livrer la version de ce qu’elle décrit comme étant «une histoire abracadabrante, digne des plus mauvais films sur la mafia».

Visiblement très émue, elle était accompagnée de la journaliste Clare Rewcastle Brown, à l’origine des premiers articles sur le scandale financier du siècle en Malaisie, et le banquier genevois Pascal Najadi, dont le père a été assassiné il y a trois ans – jour pour jour – à Kuala Lumpur, pour avoir tenté d’alerter les autorités sur le détournement spectaculaire de deniers publics par l’homme fort du pays.

Preuves matérielles sous les bras, tels que des enregistrements de conversations, des photos compromettantes et autres échanges de courriels embarrassants, le trio a dénoncé «les pratiques douteuses de PetroSaudi», affirmant que cette société cofondée par le prince saoudien Turki bin Al Saoud était en cheville avec le pouvoir malaisien.

«J’ai remis une copie de ces éléments, que nous avons mis plusieurs mois à compiler, à l’Ambassadeur suisse à Bangkok qui l’a fait suivre au Département fédéral des affaires étrangères, au Ministère public de la Confédération, à Fedpol à Berne avec lequel j’ai rendez-vous la semaine prochaine pour être entendue, ainsi qu’au FBI américain», signale Laura Justo. Et cette dernière de préciser: «La police des Etats-Unis a tenté d’interroger mon mari en Thaïlande, car ils le considèrent comme un témoin clé dans cette affaire du fonds 1MDB. Mais ils m’ont confié que c’était la première fois de leur histoire que l’accès à un détenu leur avait été refusé.»

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Le dossier à charge de Laura Justo, que nous avons pu consulter, tient sur quelque 300 pages. Il décrit, par le menu, les techniques d’intimidation musclées du dirigeant britannique de PetroSaudi à l’égard de ceux qui oublieraient de «tenir leur langue», la restitution des données volées (pour qu’elles soient détruites) à ce dernier par une épouse aussi dévouée que terrifiée. Mais aussi les pots-de-vin versés aux autorités thaïes, les efforts pour blanchir la réputation de la société pétrolière via les services d’un communicant vaudois. Sans oublier le rôle opaque de l’ancien avocat genevois de Xavier Justo et les aveux qu’il n’a jamais écrits mais qui l’ont fait plonger. Pour finir, l’évidence que l’homme fort de Kuala Lumpur tirait les ficelles des opérations, depuis le début.

Extradition en cours

«Les ramifications suisses [banques, personnes physiques, sociétés, etc.] du scandale 1MDB sont nombreuses et aujourd’hui avérées, note Pascal Najadi, sous protection policière en Suisse et qui s’attend à ce qu’une enquête onusienne indépendante se penche prochainement sur le cas de sa famille. Nous ne cherchons pas à renverser Najib Razak. Tout ce que nous demandons, en joignant nos forces aujourd’hui, c’est qu’une vraie justice soit enfin rendue.»

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L’avocat genevois Christian Lüscher, que nous avons contacté, est actuellement à pied d’œuvre pour obtenir le rapatriement de Xavier Justo dans une prison suisse. Une procédure légale qui ne devrait, selon lui, pas poser de problèmes. Prochaine étape: une plainte pénale contre PetroSaudi et, probablement aussi, contre l’ex-avocat du «lanceur d’alerte» genevois, énumère son épouse.

Pourquoi avoir finalement brisé le silence? «J’ai peur d’éventuelles représailles, mais j’ai décidé de me battre, car PetroSaudi nous a trop menti», résume Laura Justo. Et Clare Rewcastle Brown de conclure: «Il faut rester prudents, l’une de mes sources a été retrouvée noyée fin 2015, les pieds coulés dans des chaussures en béton. Les fautifs ont été arrêtés, mais les donneurs d’ordre courent toujours.»

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