L’absence de sondages n’a pas empêché de sentir venir le résultat. Et celui-ci est plus cinglant qu’on ne l’a imaginé: la baisse du taux de conversion du deuxième pilier à 6,4% a été refusée par 72,7% des votants et n’a trouvé grâce dans aucun canton.

Le revers est particulièrement sévère en Suisse latine, généralement plus sensible aux questions touchant aux assurances sociales: 84,8% de non dans le Jura, 81,6% à Neuchâtel, 80,9% en Valais, 79,6% à Genève, 78,6% au Tessin, 77,5% dans le canton de Vaud et 77,4% à Fribourg. Le non le moins net provient d’Appenzell Rhodes-Intérieures, mais c’est un non quand même: 57,7%.

Ce résultat s’explique par au moins quatre éléments. Au moment de se livrer à une première analyse, le conseiller fédéral Didier Burkhalter en a énuméré trois. Premièrement, ce projet a été jugé «prématuré», constate-t-il. Une première baisse du taux de conversion du deuxième pilier est en cours: elle prévoit de descendre de 7,2% à 6,8% de 2006 à 2014. Se fondant sur de nouvelles prévisions portant sur l’espérance de vie et sur la baisse des rendements obtenus sur les marchés financiers, le Conseil fédéral et le parlement ont voulu accélérer la cadence et descendre à 6,4% d’ici à 2016.

Cette greffe n’a pas pris. Elle a été d’autant moins comprise que les partisans et les adversaires de cette nouvelle mesure se sont combattus à coups de prévisions et de contre-prévisions chiffrées qui ont fini par enfermer le projet dans un épais brouillard. Didier Burkhalter en prend note: «Pour la population, il est difficilement acceptable de lancer une adaptation alors que la précédente n’est pas achevée. Et elle veut se fonder sur des certitudes plutôt que sur des hypothèses», commente-t-il. Deuxième raison: si les problèmes à long terme de la prévoyance professionnelle ne sont pas contestés, les moyens de les régler divergent. Les opposants ont mis en doute la transparence des assureurs actifs dans le deuxième pilier, sans doute les plus concernés par cette nouvelle baisse du taux de conversion.

Un débat s’est engagé autour des frais administratifs. Le PS souhaite poursuivre dans cette voie et obtenir une limitation des frais administratifs et des bénéfices. Il veut aussi renforcer la transparence, imposer des règles plus strictes en matière de placement et instaurer une autorité de surveillance indépendante du deuxième pilier, un «surveillant des rentes».

Tout cela est déjà en route, a, indirectement, répliqué Didier Burkhalter lors de sa conférence de presse de fin de journée. Une réforme structurelle du deuxième pilier doit être adoptée en vote final aux Chambres fédérales dans dix jours. Cette révision législative, très technique, prévoit l’institution d’une Commission fédérale de haute surveillance de la prévoyance professionnelle. Elle vise aussi à améliorer la gouvernance des institutions de prévoyance et la transparence. Elle prévoit encore d’intensifier la lutte contre les abus.

En parallèle, le Conseil fédéral va accélérer le traitement de la loi sur les institutions de prévoyance de droit public et promet de suivre de près l’évolution du deuxième pilier. Didier Burkhalter annonce un rapport pour 2011, qui portera sur les effets de la baisse du taux de conversion en cours, sur le financement du deuxième pilier et la transparence.

Dans le camp des perdants de dimanche, certains jugent urgent et indispensable de compenser le résultat négatif par une hausse des cotisations. C’est le cas de l’Union suisse des arts et métiers (USAM) et de l’Association suisse d’assurances (ASA).

Troisième raison qui explique le résultat très net de ce week-end: le climat général, qui n’est «pas positif», reconnaît Didier Burkhalter. Affaire UBS, retour en fanfare des bonus, discussions autour de l’initiative populaire Minder sur les rémunérations abusives, menaces de fortes diminutions des prestations allouées à certaines catégories de chômeurs (en particulier les jeunes, mais aussi les personnes en recherche d’emploi sur une longue durée), crise financière, bref, un climat général de méfiance envers les milieux économiques et les autorités politiques s’est installé dans le pays. Cela n’est contesté par personne.

Le PS souhaite d’ailleurs surfer sur la vague de cette méfiance pour enchaîner d’autres victoires sur des réformes sociales controversées. La révision de l’assurance chômage est dans sa ligne de tir. Le lancement du référendum est déjà décidé, quelle que soit la version définitive retenue par le parlement. Celui-ci renoncera sans doute à certaines sanctions envisagées envers les jeunes qui ne trouvent pas de travail à la fin de leur formation. Mais on votera, c’est certain. Le référendum aboutira et le scrutin pourrait avoir lieu en fin d’année.

Le président du PS, Christian Levrat, vise aussi la onzième révision bis de l’AVS. Pour l’instant, il est acquis que l’âge de la retraite des femmes sera relevé à 65 ans. Mais il n’est pas certain qu’une compensation sous la forme d’une retraite flexible subventionnée fera partie de la nouvelle loi sur l’AVS. «La situation n’est pas très simple», admet Didier Burkhalter. Il espère trouver un compromis, mais insiste sur le fait que cette réforme doit permettre d’économiser de l’argent. Pas question, par conséquent, de réinvestir dans la retraite flexible les 700 millions économisés par le relèvement de l’âge légal pour les femmes.

De son côté, le président du PLR, Fulvio Pelli, met en garde contre tout excès d’euphorie de la part de la gauche: «Je ne pense pas que ce vote influencera l’AVS et l’assurance chômage, ni même l’initiative Minder, qui est à un stade encore très préliminaire», dit-il.

La dernière raison du résultat de dimanche, que Didier Burkhalter n’a pas évoquée, découle de la campagne elle-même. Economiesuisse a investi des millions dans une campagne entêtante qui a été ressentie comme un matraquage maladroit et peu convaincant.