Enlevés il y a six mois, les otages suisses David et Daniela passent sans doute les Fêtes dans une geôle improvisée du Waziristan, à la frontière pakistano-afghane. Leur seul lien avec le monde extérieur est un réseau opaque d’intermédiaires qui agissent comme relais entre leurs ravisseurs, les hommes du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), et les médias internationaux. Ils se sont fait une spécialité de la vente de vidéos des deux prisonniers, qui se négocient entre 3000 et 35 000 dollars.

Mardi, l’agence allemande EPA a publié quelques images d’un film où l’on voit David et Daniela, apparemment en bonne santé, devant un symbole typique de la mouvance Al-Qaida, la bannière de l’Unicité proclamant qu’«il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète».

La façon dont ces captures d’écran sont parvenues à EPA illustre l’atmosphère pesante qui règne au Waziristan. «Un intermédiaire a déposé le paquet contenant le CD devant la porte d’un journaliste» dans la ville de Dera Ismaïl Khan, qui l’a transmis à un ami travaillant pour l’agence de photo allemande, explique une personne au fait de la transaction. Le journaliste ne veut pas donner d’autres détails, car «c’est une région dangereuse, il faut couvrir ses arrières», ajoute cette source. Les talibans, qui utilisent volontiers les médias locaux pour faire passer leurs messages, ne tolèrent aucune indiscrétion sur les filières qu’ils utilisent.

Selon les informations recueillies par Le Temps, cette vidéo était déjà proposée fin novembre, pour un prix estimé à 20 000 ou 30 000 dollars. EPA dit n’avoir rien payé pour ses captures d’écran, et la vidéo elle-même n’a été diffusée nulle part, ce qui suggère qu’elle est toujours à vendre, peut-être pour un prix bien inférieur. En octobre, deux autres vidéos avaient déjà été diffusées par un organisme pakistanais, le Fata research center, qui les avait acquises pour quelque 3000 dollars.

A l’origine, les intermédiaires qui avaient reçu les vidéos des talibans espéraient les vendre beaucoup plus cher – 35 000 dollars – à la chaîne de télévision Al-Jazira. Mais celle-ci aurait montré peu d’intérêt, les forçant à casser les prix. Ils n’avaient pas le choix: les talibans s’impatientaient et demandaient la diffusion rapide du document. Pour quiconque vit et travaille dans la région, dire non à de tels commanditaires équivaut à un suicide.

L’intérêt de ces transactions, pour les combattants islamistes, n’est pas de se financer, mais de faire passer des messages sans s’exposer et à moindres frais. «Leur but, c’est de transmettre les vidéos aux médias, indique un analyste qui a étudié le procédé des TTP. Les intermédiaires leur servent de filtre pour éviter qu’on remonte jusqu’à eux. Ils ne choisissent pas les gens au hasard: chaque chef des TTP a ses intermédiaires, sélectionnés en fonction d’affinités tribales ou familiales. Si l’un d’eux les trahit, ils ont les moyens de le retrouver, lui ou sa famille.»

En échange de leur loyauté, ces messagers ont le droit de vendre les films que leur donnent les talibans. Cette forme de rétribution, aléatoire et risquée, explique que la diffusion de chaque vidéo puisse prendre des semaines, voire des mois.

A Berne, on n’avait jamais vu pareil commerce se développer en marge d’une prise d’otage. Le Département fédéral des affaires étrangères ne fait aucun commentaire, mais une source informée relève que ces vidéos servent à «faire monter les enchères» autour du couple suisse (les TTP demandent 2,5 millions de dollars et la libération d’une centaine de leurs militants emprisonnés au Pakistan), ainsi qu’à garantir la visibilité de ces revendications. «C’est aussi une torture pour les familles, mais ce n’est pas le but recherché», poursuit cet interlocuteur.

Combien de temps ce jeu cruel va-t-il durer? Aujourd’hui, les tractations entre autorités suisses et TTP, menées par l’intermédiaire des services secrets pakistanais, se poursuivraient en silence, sans qu’on sache si les talibans ont fixé un ultimatum, ou défini un calendrier pour que leurs exigences soient satisfaites. «Cette dimension est gérée, assure-t-on côté suisse. On ne cherche pas à prolonger les discussions pour faire baisser le prix.»

«Leur but, c’est de transmettre les vidéos aux médias. Les intermédiaires leur servent de filtre»