L'affaire des odeurs émanant de la station d'épuration de Lausanne, c'est un peu comme les odeurs elles-mêmes: à peine les croit-on maîtrisées qu'elles reviennent dare-dare. «Ce problème me préoccupe depuis 1989 et me tiendra jusqu'à la fin de ma carrière», soupire Thierry Diserens, le chef du Service d'assainissement de la ville de Lausanne. Ce matin-là, il a guidé le nouveau chef des Travaux publics lausannois, Olivier Français, entre les bassins de décantation, les réservoirs d'épaississement des boues, les bâtiments de déshydratation et d'incinération dans une odeur écœurante. Le municipal radical avait fait de la disparition des odeurs de la STEP un argument de sa campagne: «Notre entrée d'autoroute est une carte de visite pour Lausanne. L'automobiliste ne doit plus arriver ici en se bouchant le nez.» Mais il est peu probable que le nouveau municipal parvienne à ses fins avant les prochaines élections municipales dans un peu plus d'un an.

Alors que, dans la nuit de lundi à mardi, la STEP a commencé les travaux de dérivation des eaux sur son nouveau canal d'expulsion dans le lac – et donc va rendre la plage de Vidy aux baigneurs –, côté traitement des odeurs, on patauge toujours. «Les données du problème changent constamment: les odeurs évoluent selon le climat, et les habitations se rapprochent», explique Thierry Diserens. La construction en 1992 d'une station de désodorisation, qui a coûté 6 millions, avait éradiqué le problème pendant plusieurs années. Mais, huit ans plus tard, il semble bien qu'elle est devenue insuffisante. Le carnet de doléances, où le chef d'usine consigne au stylo rouge toutes les réclamations du voisinage, témoigne que les émanations ont repris depuis 1998. Les responsables de la station savent exactement pourquoi: mélangées jusque-là avec du chlorure ferrique et de la chaux, les boues sont maintenant traitées avec des polymères organiques qui facilitent la séparation avec l'eau. Le volume des déchets après incinération est considérablement diminué. Mais d'autres odeurs, plus proches de la putréfaction, gagnent la plage de Vidy, le camping, le Restaurant de la Vaudaire et les abords du siège du CIO. «Ce n'est pas aussi important qu'avant 1992», assure Thierry Diserens, qui estime que le problème est pour une grande part «psychologique»: «La perception des odeurs est devenue plus aiguë, les gens plus sensibles et moins tolérants.»

Des mesures ponctuelles ont été prises: cette année, l'interruption des installations d'incinération, qui entraînait chaque été le stockage des boues et un dégagement d'odeur insoutenable, est repoussée à cet automne. Depuis 1998, la STEP a également entrepris de nouveaux tests pour masquer les odeurs, similaires à ceux effectués dans les années 1980. Dans le courant de l'an passé, un parfum de citron avait été vaporisé dans les salles. Puis, ce fut l'odeur du pin qui a envahi les bâtiments de la STEP, un peu comme les désodorisants vaporisés dans les toilettes. Le parfum était injecté dans les boues juste avant la déshydratation. «Il aurait fallu une quantité impressionnante de cette substance pour couvrir toutes les odeurs», remarque le chimiste du laboratoire de Vidy, Michel Maulaz. «Financièrement, ce n'était pas jouable. Le personnel s'est plaint de maux de tête. Mais, surtout, ces produits masquants ne résolvent rien. L'eau qui s'échappait des boues avait une forte odeur de pin. Mais le gâteau sentait toujours la putréfaction», raconte le chimiste.

Mieux filtrer l'air

La dernière expérience a été menée durant ce mois de juillet. Un polymère captant l'hydrogène sulfuré, responsable de l'odeur d'œuf pourri, était injecté dans les boues. Mais la substance était parfaitement inopérante sur les autres odeurs nauséabondes. L'expérience sera probablement, elle aussi, abandonnée. «Je crois que nous avons aujourd'hui écarté tous les moyens qui sont à notre portée. Une étude approfondie nous permettra d'entreprendre une action plus conséquente, notamment sur le traitement de l'air dans les bâtiments», anticipe Fadi Kadri, le chef d'usine. Pour le chimiste de la STEP, il faudrait augmenter de trois à quatre fois la capacité de filtration de l'air du système de désodorisation installé en 1992 pour éliminer les odeurs. Pour l'heure, la Ville de Lausanne commencera par établir une nouvelle «carte des odeurs», afin de déterminer les endroits à traiter en priorité, ainsi qu'un cahier des charges et un devis. Selon Thierry Diserens, tout cela prendra au minimum deux ans. Et pourrait coûter plus d'une dizaine de millions supplémentaires. Les municipaux suivront-ils Olivier Français dans sa croisade contre les haut-le-cœur, quitte à voter une nouvelle rallonge pour la station éternellement nauséabonde?