Sébastien Bloch a du pain sur la planche. Il n’a que quelques jours, en ce début décembre 2015, pour trouver un moyen de lutter efficacement contre les changements climatiques. Il travaille sur ce projet avec plusieurs milliers de personnes aux intérêts souvent divergents, réunies dans le cadre de la Conférence de Paris COP21. La conférence climatique précédente, à Copenhague en 2009, n’avait pas permis d’aboutir à un plan mondial de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Mais aujourd’hui, plus question de tergiverser: les premiers effets du réchauffement se font déjà sentir, et si rien n’est entrepris pour contenir la hausse des températures à +2°C d’ici la fin du siècle, les scientifiques anticipent des conséquences désastreuses pour l’humanité.

Âgé de 30 ans, Sébastien Bloch est le cadet des négociateurs suisses. Ils sont une vingtaine en tout, envoyés à Paris pour défendre les positions de la Confédération. Alors que le chef des négociateurs, Franz Perrez, a la vue sur l’ensemble du processus, les autres membres de la délégation se spécialisent chacun sur un aspect des discussions. Dans le cas de Sébastien Bloch, ce sont les questions juridiques. 

Le jeune juriste de Fribourg a rejoint l’Office fédéral de l’Environnement il y a deux ans, après avoir passé son brevet d’avocat à Genève. C’est la première fois qu’il participe à ce type de négociations internationales. «Une chance unique», dit-il. Une chance, sans doute, mais aussi un sacerdoce. Car la vie d’un négociateur à la COP21, c’est peu de sommeil et beaucoup de travail.

Salle de méditation 

Mercredi 2 décembre, 9h du matin. Sébastien Bloch s’extrait du bureau de la délégation suisse où il vient d’assister au briefing des négociateurs. En guise de bureau, c’est une surface de quelques mètres carrés délimitée par des plaques de bois aggloméré et placée dans une vaste halle qui accueille les délégations du monde entier. Le bureau helvétique avoisine la délégation du Panama et une salle de méditation. Notre juriste s’installe devant un café; la veille, il a terminé ses travaux à plus de minuit. Et les réunions vont reprendre ce matin à 10h, puis s’enchaîner non-stop, sans horaire de fin: «Si les débats avancent bien le soir, on ne s’arrête pas, car si on remet au lendemain la dynamique peut être perdue», raconte-t-il.

Mais que faites-vous exactement, Sébastien Bloch? Même pour une journaliste présente à la COP21, le travail du négociateur a sa part de mystère. Et pour cause: si quelques séances plénières sont retransmises en direct à la presse, le gros des discussions est réservé aux quelque 10 000 délégués des Etats. Ils se retrouvent en petits groupes pour aborder des thèmes spécifiques: la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’adaptation aux changements climatiques, les financements, etc. Personne d’autre ne peut assister à ces entretiens.

Dans le hall 6 du Bourget, où s’alignent les salles de réunion, les portes sont gardées par des agents de sécurité onusiens qui vérifient scrupuleusement la couleur des badges des visiteurs. Manque de transparence, dénoncent les ONG. Mais cette organisation est censée favoriser la liberté de parole des délégués. «Notre mission cette semaine, c’est de nettoyer le texte d’une trentaine de pages qui a été rédigé au cours de l’année écoulée lors de sessions préparatoires. Ce texte comprend encore trop d’options, il faut maintenant que nous choisissions quelles sont les idées à retenir et celles à écarter», explique le négociateur suisse.

Plumes d’Océanie et costume-cravate

Concrètement, des extraits du texte sont affichés sur un écran, et les délégués les commentent les uns après les autres, sous le contrôle d’un responsable des débats. «Parfois, on peut passer des heures sur quelques mots, regrette Sébastien Bloch. C’est frustrant, mais j’essaye de ne pas perdre de vue que ces discussions pourront avoir des répercussions très concrètes sur la vie des gens.» Le texte allégé par les négociateurs sera remis aux ministres qui vont débarquer dans la capitale française dimanche. Des allers-retours entre politiques et négociateurs sont encore à prévoir au cours de la semaine prochaine, avant la conclusion des travaux, prévue normalement le 11 décembre.

C’est déjà l’heure de la première séance pour le négociateur suisse. Il part d’un pas pressé à travers les longs couloirs qui mènent aux salles de réunion. Le monde entier a rendez-vous ici: on reconnaît un tissu bigarré des Andes, le boubou bleu d’un touareg, des parures de plumes d’Océanie; le Suisse, lui, a sobrement opté pour le costume-cravate. Dans ces lieux hautement sécurisés et réservés aux personnes accréditées, on peut aussi se retrouver nez à nez avec des personnalités: tiens, voilà Al Gore! Ce ne serait pas le prince Charles là-bas? Mais pas de quoi émouvoir Sébastien Bloch: «Cet aspect people m’ennuie, je suis là pour travailler», glisse-t-il.

Blocage

Puisqu’on ne pourra assister aux débats, rendez-vous est pris pour 13h, horaire de fin de la première session. Mais à l’heure dite, la porte reste obstinément fermée, tout comme le visage du gardien onusien. Un message sur le portable: «Les discussions se prolongent, je vous appelle quand ça se termine.» C’est finalement à 14h30 qu’on retrouve le négociateur, la voix empreinte d’une légère lassitude, tandis qu’il avale un sandwich avant la reprise des travaux: «Nous avons discuté des éléments qui doivent aller dans le préambule du texte et de ceux qui figureront dans les objectifs. Mais des pays ont fait du blocage en proposant de nouvelles formules qui remettent tout en question. Or nous ne sommes plus censés rallonger le texte, mais le raccourcir! Bref, on a très peu avancé…»

La question du préambule et des objectifs peut paraître secondaire à l’homme de la rue, mais pour le juriste, elle est centrale. L’enjeu est de clarifier le champ d’application du texte, autrement dit les secteurs et les personnes qui seront concernés. «Nous souhaitons que le texte comprenne un objectif clair, portant sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les thèmes connexes ont bien sûr énormément d’importance, mais ce qui nous tient à coeur c’est de garantir l’efficacité de l’accord», argumente Sébastien Bloch.

Montée d’adrénaline

Et le voilà reparti pour une nouvelle session. Lâchement, on n’attendra pas que le négociateur soit libéré de ses obligations, de nouveau à minuit passé, et on se contentera d’un appel téléphonique le lendemain matin. Pas trop fatigué? «Non, à mesure que les jours passent, l’adrénaline monte, et on ne sent plus la fatigue.» Satisfait des travaux de la veille? «Oui, assez, nous avons eu des discussions constructives sur le comité de conformité.» Pardon? «Il s’agit de l’institution chargée de contrôler que les obligations qui découleront de l’accord soient bien respectées.»

On sait déjà que l’accord de Paris ne comprendra pas de sanctions, comme cela était le cas dans le Protocole de Kyoto de 1997. Cette fois, le projet (encore en négociation) est que les pays s’engagent à présenter un objectif de réduction des émissions et à faire état de l’avancement de cet objectif à intervalle régulier, devant le comité de conformité. L’idée est de jouer sur la réputation des Etats pour les inciter à tenir leurs promesses.

Population mobilisée

Est-ce que ça peut vraiment marcher? Sébastien Bloch y croit: «La population est désormais plus sensible aux questions environnementales et je veux croire assez mobilisée pour faire pression sur les gouvernements. Par ailleurs, l’idée des sanctions est séduisante, mais je doute qu’elle effraie vraiment les pays, du moins les plus puissants.»

Le juriste reste aussi relativement optimiste quant à l’issue de la conférence: «On peut encore arriver à un accord-cadre qui prendrait en compte tous les participants et qui les engagerait sur le long terme dans une trajectoire de réduction des émissions. Ce serait déjà une superbe avancée», estime-t-il. Mais au cours de cette première semaine de COP21, les négociations ne sont pas allées aussi vite que souhaité, et de nombreux points de blocage subsistent. Il faudra compter sur la volonté politique des Etats pour espérer parvenir à un tel accord.