Commencer par quoi? Ceci, peut-être: «Nous étions en 1929, j'avais 5 ans, mon père travaillait à l'électrification de la gare de Bienne. C'était la crise et je me souviens de masses d'hommes assis par terre. Alors, j'ai décidé de sauver ma famille. J'ai cueilli des fleurs et je les ai vendues 20 centimes le bouquet.»

«Ce bébé qui vient de naître...»

Tour d'Ivoire à Montreux. Un appartement avec vue sur le lac. Olivia, 85 ans, se souvient. «Non, corrige-t-elle, je commencerai par cela: j'ai 2 ans, je me vois dans un corridor baigné par le soleil, au bout de la lumière il y a ce bébé qui vient de naître, ma petite sœur.» A ses côtés, Nadia, l'une de ses petites-filles. Nadia vouvoie Olivia. Par respect et parce qu'elles se connaissent à peine. Il y a eu une grosse rupture familiale: 27 années sans se voir. Nadia a peu de souvenirs de sa grand-maman. «Le vouvoiement, ce n'est pas un obstacle, juste un cadre», dit la petite-fille.

Maintenant, Nadia veut en savoir plus. L'histoire de sa mamie, un peu de sa propre histoire donc. Elle a demandé: «Olivia, racontez votre vie.» Olivia a hésité: «Ma vie? Rien de très intéressant!» Nadia glisse: «Elle a été une battante, elle fut l'une des toutes premières femmes suisses à ouvrir son propre cabinet d'avocat, à Zurich.» «Ah oui, c'est vrai!», admet-elle.

Olivia a été convaincue et la voilà partie avec sa petite fille sur les routes du souvenir. Arrêt chez Pierre Piguet*, à Corcelles-le-Jorat (VD). Maison dressée au milieu des champs. Au second étage, le «salon» d'enregistrement. Pierre, la cinquantaine, se définit comme «un passeur de mémoire, un trait d'union entre les générations, un sculpteur ou peintre des souvenirs.» «Choisissez», dit-il en riant. Son monde, c'est le son. Depuis l'âge de 7 ans, il a perdu peu à peu la vue. D'abord journaliste indépendant, il s'est lancé en 2001 dans la réalisation de biographies sonores. Une initiative unique en Suisse romande, destinée à un usage privé. Il réalise en ce moment son 150e CD. Le CD, qui coûte 1200 francs, est accompagné de ponctuations musicales et d'un livret photographique dont le fils de Pierre assure la mise en page.

Souvenir et présence

«La photo est un souvenir, la voix est une présence», énonce Pierre. Il conduit les entretiens, les canalise, rassure, relance. «Les gens s'habillent de leur voix du dimanche», dit-il encore. Olivia s'est assise face au micro et elle a commencé à raconter l'histoire de la lumière dans le corridor. D'autres souvenirs ont surgi. Quand ça «coinçait», Olivia a cherché les yeux de Nadia et il s'est passé quelque chose de beau: la grand-mère a oublié le micro et elle s'est confiée à sa petite-fille. «Elle me parlait», sourit Nadia. «Ce n'est ni une catharsis ni un testament, c'est un témoignage, une précieuse et unique trace de vie, une émotion gravée», indique Pierre Piguet. Nadia va copier le CD et le distribuer à la famille. Cadeau inestimable qui rassemble les morceaux, donne du sens, reconstruit.

Les Suisses, sitôt qu'ils atteignent le bel âge, seraient de plus en plus nombreux à «écrire leur vie», de leur propre initiative ou celle d'un proche. Sous forme orale mais aussi et surtout en prenant la plume. Comment expliquer cela? Parce qu'on ne se parle plus entre générations alors qu'il y a tant à transmettre? Parce que les reality-shows ont envahi le petit écran et que l'époque serait aux témoignages médiatisés, au grand déballage?

Sauvetage technologique

«Peut-être, mais il ne faut pas sous-estimer le côté technique, l'avènement de la photocopieuse puis celui de l'ordinateur ont donné un sacré coup de main», répond Joseph Lamon, directeur des Editions à la Carte, à Sierre. Joseph publie à compte d'auteur 30 à 50 récits de vie par an. Et il reçoit de plus en plus de demandes. Grâce à ses services, plus besoin d'être écrivain pour «pondre» le roman de sa vie. «Les gens viennent avec leurs photos, souvent un petit-fils propose une couverture, on ne creuse pas trop la syntaxe et on ne coupe pas sans l'accord de l'auteur», explique l'éditeur.

Et cela fait souvent, à une échelle très locale, de petits best-sellers. La famille commande, puis le village. «J'écoule de 80 à 200 exemplaires par ouvrage», révèle Joseph Lamon. A raison d'environ 15 francs le livre, l'éditeur rentre largement dans ses frais. «Au-delà de l'aspect financier, c'est humainement une belle aventure, précise l'éditeur. Ces personnes qui ont traversé un siècle transmettent beaucoup de choses, ils éclairent à la fois sur le développement de la société et sur une intimité familiale.»

L'arrivée du Gillette

Hilaire Goumand, décédé en 2000, a écrit en 1996 Souvenirs. Biographie foisonnante et magnifiquement illustrée, avec pour cadre la vallée du Trient, en Valais. La vie avant et après l'arrivée du chemin de fer, des inventions du phonographe au lait upérisé en passant par le Nylon, le rasoir Gillette, le frigo, les pâtes alimentaires et l'aventure spatiale.

Son petit-fils, Christophe Goumand, qui vit à Genève, se souvient que le tirage préalable de 50 exemplaires fut insuffisant. Il a fallu rééditer, car les demandes dans le village ont été nombreuses. Les archives cantonales et les bibliothèques ont aussi été demandeuses. «Il était fier de son livre», lâche Christophe, des trémolos dans la voix.

A Fribourg, l'association Histoires d'ici, fondée cette année, collecte ces récits de vie et journaux intimes. «On veut rassembler cette mémoire pour ne pas la perdre, les sociologues trouveront dans ce patrimoine narratif une matière pour leurs recherches», commente Jean-Baptiste Magnin, l'un des responsables. Avec le soutien de la Loterie Romande, tous les textes seront archivés à la Bibliothèque cantonale et une quinzaine seront publiés. Et l'association va former des recueilleurs d'histoire chargés de faire le tour des EMS pour aider les personnes âgées à mettre en forme leur récit.

Dans une arrière-cour de la rue de la Tannerie, à Carouge (GE), siège l'association des Archives de la vie privée. En sous-sol, une cave abrite «les documents versés» par les sans-famille, les sans-héritier, ceux qui ne veulent pas que ça tombe dans n'importe quelles mains, ceux qui après leur mort souhaitent laisser une trace.

La vie retrouvée

On y trouve de tout: des cahiers d'écolier, des histoires d'enfance, des journaux intimes, des albums de poésie, un récit de vacances au Club Méditerranée en Grèce en 1950, un journal de bord d'un voyage en Andalousie en 1928, etc. «En 1999, raconte l'archiviste François Bos, nous avons lancé un concours d'écriture autobiographique pour personnes âgées, nous avons reçu 300 récits, ils sont encore là.» Pages silencieuses qu'un universitaire tourne parfois et auxquelles il redonne, le temps d'une étude, vie.

*www.audio-biographies.com