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© Stéphanie Cousin

Votation

Ma vie sans la SSR

A l’approche du vote, les opposants à l’initiative «No Billag» assurent que la SSR est en danger de mort. A quoi ressemblerait un futur sans télévision publique? Eléments de réponse

Ecran noir, silence radio. La menace est brandie par les opposants à l’initiative «No Billag»: la SSR pourrait disparaître au lendemain de la votation. En cas d’acceptation, «nous devrons démanteler la SSR de manière plus ou moins organisée et rapide», affirmait en janvier son directeur général Gilles Marchand.

Lire aussi l'interview de Gilles Marchand: «Peut-être que nous n’avons pas assez dialogué avec la société»

Aprement discuté, ce scénario catastrophe est jugé crédible par plusieurs experts des médias. «En cas de suppression des recettes liées à la redevance, la SSR serait en extrême difficulté et la question de sa disparition pourrait être mise sur la table», confirme Patrick-Yves Badillo, directeur de l’Unige-Medi@LAB.

«La nature a horreur du vide»

Alors, à quoi pourrait ressembler un futur sans SSR? Le paysage médiatique suisse serait profondément bouleversé. Les acteurs privés occuperaient alors le devant de la scène. «La nature a horreur du vide. Des diffuseurs proposeraient sans doute des émissions jugées intéressantes par la population suisse, et donc rentables», imagine le professeur de l’Université de Genève.

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Un nouvel environnement souhaité par les initiants. Selon eux, la redevance restreint la liberté de chaque individu et réduit son pouvoir d’achat. Le consommateur devrait pouvoir s’abonner à ses programmes favoris, que ce soit un magazine d’investigation ou le championnat de hockey sur glace. Un modèle qui correspond aux nouvelles habitudes de consommation. La télévision publique est d’ores et déjà bousculée par la montée en puissance des plateformes numériques comme YouTube ou Netflix.

Un nouvel écosystème flou

Selon les promoteurs de l’initiative, la facture s’allégerait pour une partie des ménages. Cette «consommation à la carte» comporte toutefois des limites, nuance Patrick-Yves Badillo: «Une partie de la population a pris l’habitude de consommer gratuitement de l’information, notamment sur Internet. Elle n’a donc pas conscience de la valeur de l’information, sauf que progressivement cette dernière n’est plus accessible librement.» Selon lui, pour bénéficier d’une offre audiovisuelle semblable à celle de la SSR, il sera également nécessaire de dépenser une somme supérieure à l’actuelle redevance.

Lire aussi: De «jeunes libéraux et progressistes» se dressent face aux «jeunes libertaires» de «No Billag»

La naissance de ce nouvel écosystème est par ailleurs entourée d’incertitudes. Quelle chaîne suisse pourrait prendre le relais? Il est difficile de répondre à cette question, et pour une raison simple: «Aucun autre diffuseur n’a réussi à devenir le grand concurrent de la SSR. Pourquoi? Je crois que les Suisses, dans leur ADN, aiment ou du moins aimaient faire confiance à un diffuseur présent depuis longtemps et bénéficiant d’un caractère national. Une telle structure rassure», indique Bertil Cottier, professeur en droit des médias à Lugano et à Neuchâtel.

La puissance des chaînes étrangères

La SSR ne fait pas face à une concurrence frontale, malgré une situation plus tendue en Suisse alémanique. Ce flou profiterait aux chaînes de télévision des pays voisins. Selon le texte de l’initiative, la Confédération devra mettre régulièrement aux enchères des concessions de radio et de télévision. Une ouverture totale à la concurrence. «Des acteurs étrangers extrêmement puissants n’attendent que cela pour prendre des parts de marché et bénéficier de la manne publicitaire laissée par la SSR», estime Dominique Bourgeois, professeure en sciences de la communication et des médias à l’Université de Fribourg.

Ces diffuseurs, qui bénéficient déjà d’une force de frappe importante dans le pays, pourraient théoriquement soumettre leur candidature. A l’heure actuelle, ils captent 46% de la publicité télévisée. Le risque? Que l’actualité helvétique devienne plus discrète sur le petit écran. «Le réveil sera brutal quand on aura un écran noir. Il n’y aura plus que des médias français pour expliquer l’actualité locale. La Suisse serait le seul pays industrialisé qui n’aurait pas sa propre télévision», assène Richard Chassot, organisateur du Tour de Romandie et membre de l’Association contre la disparition des radios et TV.

Les médias locaux en danger

Cette crainte est d’autant plus forte que les diffuseurs régionaux dépendent de la redevance. Leur existence serait menacée. «La diminution des prestations entraînera une diminution de la qualité des programmes qui entraînera une diminution des recettes publicitaires actuelles, ce qui diminuera encore les moyens, donc la qualité… Nous serons en plein cercle vicieux dont il sera pratiquement impossible de sortir à moyen terme», explique Markus Baumer, de Radio Fribourg, au magazine Edito. Certains pourraient survivre, tant bien que mal. Exemple avec BNJ FM dont la redevance représente 25% de son budget. «Si l’initiative passe, on ne mettra pas la clé sous le paillasson. Mais on sera obligé de réduire les prestations à l’antenne, et cela se fait toujours au détriment de la qualité de l’information», indique un responsable du groupe jurassien.

Lire également: Face à «No Billag», un curieux plan B pour l’information régionale

Spécialiste des questions juridiques, Bertil Cottier nuance ce scénario catastrophe. Un oui ne signe pas obligatoirement l’arrêt de mort de la SSR. Le parlement devra modifier la Loi fédérale sur la radio et la télévision. Objectif de la manœuvre? Réduire la palette des prestations de la SSR et définir les grandes lignes d’un service public allégé, ce qui implique des suppressions de postes. «La Suisse ne peut pas opter pour un total laisser-faire», souligne-t-il.

 


Le regard de quatre consommateurs

Laure-Aimée Gasser, couvreuse (23 ans)

«J’inscris l’horaire des émissions dans mon agenda»

Laure-Aimée Gasser a 23 ans et reste attachée à la télévision. «Je vais d’abord regarder si quelque chose m’intéresse à la télévision avant d’aller sur Internet. J’inscris l’horaire des émissions dans mon agenda pour ne pas manquer leur diffusion», explique-t-elle. Que pense-t-elle de la votation «No Billag»? La jeune femme est encore indécise. La redevance pèse sur son pouvoir d’achat. «J’ai un petit salaire pour le métier que je fais et si je pouvais économiser un peu, même quelques centimes, ce serait une bonne nouvelle», confie cette ferblantière-couvreuse. Mais elle se méfie des conséquences de l’initiative. «La disparition de la SSR poserait problème. Chacun d’entre nous doit se demander ce que cela donnerait si les chaînes devenaient privées», ajoute la Vaudoise qui craint de devoir payer plus cher pour accéder à ses programmes favoris. Selon elle, cette «consommation à la carte» pose également un problème démocratique: «Nos avis seraient faussés car nous n’aurions pas accès aux mêmes contenus. Il y aurait un manque de diversité des opinions.» D’ici à mars, Laure-Aimée Gasser va discuter avec ses proches pour arrêter son choix: «Si je ne suis pas convaincue par les arguments de mon entourage, je ne suis pas certaine d’aller voter ou alors je voterai blanc.»

Sandro Storz, employé d’une régie immobilièr e ( 57 ans )

«Il faut que la SSR se réveille»

Au lancement de l’initiative «No Billag», Sandro Storz rêvait de mettre un «coup de pied dans la fourmilière». Cet employé d’une régie immobilière porte un regard critique sur le fonctionnement de la SSR, l’accusant d’accaparer la quasi-totalité de la redevance et de laisser les «miettes» aux médias privés. «Il faut parfois des initiatives extrêmes pour faire bouger les choses», assure-t-il. Jusqu’à voter oui en mars prochain? La tentation est grande pour Sandro Storz, mais il pourrait finalement écarter cette option. D’abord parce qu’il est attaché aux contenus de la SSR. «Je suis un consommateur assidu des émissions d’actualité ainsi que des programmes culturels de la SSR, mais sous la forme d’un écran cathodique. Je ne souhaite pas m’abîmer les yeux en utilisant une tablette», plaisante-t-il. Si l’initiative est acceptée, il craint également que l’offre médiatique s’appauvrisse. «Une chaîne privée comme TF1 propose des programmes de mauvaise qualité. Si la SSR disparaît et qu’on bénéficie d’une offre semblable à celle du groupe français, on aura vraiment perdu au change. Je suis très partagé. Il faut que la télévision publique se réveille, qu’elle se remette en question», estime-t-il.

Jules Perrelet, étudiant (28 ans)

«J’ai toujours été un consommateur à la carte»

Au téléphone, il se définit comme «un éternel étudiant». Agé de 28 ans, Jules Perrelet termine un bachelor en information documentaire à la Haute école de gestion. Son profil correspond en tout point à la jeunesse décrite par les initiants. «J’ai toujours été un consommateur à la carte. A l’époque, je téléchargeais des films sur mon ordinateur puis, avec l’avènement des plateformes de streaming, j’ai décidé de m’abonner à Netflix. Je vais aussi régulièrement au cinéma», raconte le Veveysan qui lit également la presse écrite. La possible disparition de la SSR pourrait ne pas le déranger. Pourtant, Jules Perrelet défend la télévision publique. Selon lui, la mort de cette dernière affaiblirait le système démocratique. «Il m’arrive de partager des extraits d’émissions de la RTS sur les réseaux sociaux pour ouvrir la discussion avec mes proches. Si cela venait à disparaître, ce sont des ressources que les gens ne pourraient plus utiliser dans le débat public», estime le jeune homme. Et la redevance? «C’est douloureux mais nécessaire. J’aime payer dans le vide et que ça permette à d’autres d’être informé. Il faut avoir une vision d’ensemble.»

Sibylle Kamber, cheffe d’entreprise (46 ans)

«La disparition de la SSR ne me ferait pas mal au cœur»

Sibylle Kamber se passionne pour le patinage artistique. Elle regarde les compétitions diffusées par la télévision publique. Un plaisir certes, mais insuffisant pour la convaincre de s’opposer à l’initiative «No Billag». «La disparition de la SSR ne me ferait pas mal au cœur», explique-t-elle. Cette cheffe d’entreprise alémanique changerait à la marge ses habitudes. Elle imagine déjà s’abonner à une chaîne privée pour le patin à glace et redécouvrir sa collection de CD en cas de disparition des radios publiques. Et pour suivre l’actualité? «Je suis abonnée à la Wochenzeitung et je consulterais plus régulièrement les sites d’information», répond-elle. Sibylle Kamber n’est pas contre le principe de payer une redevance, mais elle trouve cela trop élevé pour ce qu’elle consomme. Va-t-elle pour autant voter en faveur de «No Billag»? C’est possible mais sa décision n’est pas arrêtée: «Cette initiative me paraît très bien mais le texte est beaucoup trop radical.» Elle aimerait plutôt une version allégée de la SSR, une structure qui offrirait «une information de qualité sur le pays, avec différentes perspectives et interlocuteurs». Mais sans divertissement. Il faudrait payer pour accéder à ces programmes, estime-t-elle.

Dossier
La controverse «No Billag»

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