«Nous avançons main dans la main avec nos amis les opposants», sourit le financier genevois Metin Arditi. Inattendue, la collaboration entre les auteurs d'une initiative souhaitant la protection du village médiéval de Lutry et le promoteur d'un projet contemporain de logements de haut standing est en train d'aboutir. Voilà douze ans que la commune tente de revaloriser cette parcelle bordant le Léman où se dressaient jusqu'à récemment les entrepôts des anciennes caves Bujart.

S'il semble logique que le premier projet proposé n'ait pas fait l'unanimité dans un endroit aussi touristique, vitrine du vieux bourg lorsqu'on vient de Lausanne, les autorités communales se sentent froissées que d'autres soient sur le point de réussir là où elles ont échoué. Lutry avait mis six ans pour élaborer un plan de quartier satisfaisant aux yeux de son Conseil communal.

Après les recours de nombreux défenseurs du patrimoine, c'est finalement le conseiller d'Etat Philippe Biéler, chef du Département des infrastructures qui, sur la suggestion du promoteur, a fait office de trait d'union, et s'est assis autour d'une table avec les deux groupes d'adversaires. Certains lui prêtent des qualités de négociateur et relèvent son engagement dans le dossier. D'autres attribuent son succès à sa qualité d'écologiste au Département des infrastructures, qui excluait tout risque de collusion avec les milieux de la construction.

L'écrivain, journaliste et éditeur Bertil Galland s'est notamment insurgé contre la nouvelle façade ouest du vieux bourg préconisée par le plan de quartier, en avril 94. «C'était un délit d'urbanisme que de vouloir abolir la césure, autrefois mur d'enceinte, entre la banlieue et le site historique du vieux bourg, monument précieux». Entre 95 et 97, les recours successifs des associations de défense du patrimoine et de l'environnement ont échoué l'un après l'autre.

Lors de la mise à l'enquête en 98 du projet d'une trentaine de logements en PPE destinés aux hauts revenus, 400 oppositions se font jour. «Faux vieux, kitsch et tape-à-l'oeil», sont les critiques les plus entendues. L'initiative «PROtéger Lutry» récolte 17 000 signatures. Elle demande que la protection de Lutry soit inscrite dans la Constitution vaudoise. Elle exige une bande de verdure à l'ouest, et le maintien des bâtiments anciens de la rue des Tanneurs, côté est de la parcelle.

A la suite de l'arbitrage de Philippe Biéler, Metin Arditi décide de conserver les maisons de la rue des Tanneurs. Bertil Galland reconnaît que cette concession était de taille: «Mener un combat politique pour une bande verte, même d'immense importance, aurait été difficile.» Les opposants entrent alors en matière sur la construction moderne de Metin Arditi, plaidant dorénavant pour un style résolument contemporain, et contre le compromis du «faux vieux». La concertation entre vieux ennemis avait commencé. Elle s'est poursuivie sur plus d'une dizaine de séances depuis juin 99.

La nouvelle mouture du projet sera bientôt achevée. «Nous nous sommes sentis beaucoup plus libres pour cette deuxième version que pour la première où nous craignions sans cesse le verdict des habitants», confie le promoteur.

Casser l'impression d'homogénéité

Afin de casser l'impression d'un grand ensemble homogène, trois bureaux s'en sont partagé des portions. Pour la façade ouest, les opposants demandaient un grand nom. C'est l'architecte lyonnais Constantin qui s'en charge. Pour le sud, le Genevois Bernard Erbeia, et pour la rue des Tanneurs, le Lutryen Niederhauser. Délégué des opposants et architecte, Eric Kempf commente: «La façade lac est moins large, les maisons ont été différenciées, comme le sont celles du vieux bourg. L'ensemble a gagné en diversité. Mais le malaise des opposants au plan de quartier subsiste. On aurait voulu quelque chose de plus modeste.»

Lorsque les archéologues cantonaux auront terminé les relevés des anciens murs d'enceinte du bourg, qui se trouvent effectivement sous la parcelle, mi-janvier selon Metin Arditi, le premier coup de pioche du parking souterrain pourra être donné. Le projet futur sera à nouveau soumis à l'exécutif, qui le mettra à l'enquête, si nécessaire.

Le responsable de l'Urbanisme et de la Police des constructions, Pierre-Alexandre Schlaeppi, est déçu: «Le propriétaire a plié l'échine face à des adversaires en majorité non lutryens. On se demande si le Conseil communal sert à quelque chose». Il prédit de nouveaux recours: «En architecture, vous ne satisferez jamais tout le monde. La Municipalité appliquera strictement le règlement. C'est tout».