Un cavalier en flammes parade sur son palefroi crème. Quatre hélicoptères pavoisent dans le ciel, puis s'éclipsent. Un saxophoniste – Jean-François Bovard, le compositeur – donne l'aubade, la plus douce des dianes qui soit, sur la scène inclinée. En toile de fond, le lac, lisse et argenté, paresse encore et les Dents-du-Midi se cachent. Il est 7h10, la cérémonie du couronnement débute à l'instant. Et l'essentiel est déjà là: l'esprit du jeu.

Le couronnement des meilleurs vignerons-tâcherons a donc ouvert officiellement la Fête des Vignerons, dans les arènes de Vevey. Autrefois intégrée à la première représentation, cette célébration est désormais un spectacle à lui tout seul. François Rochaix a voulu ainsi rappeler la raison d'être de cette Fête. Et saluer en ouverture des valeurs qui lui sont chères: la solidarité, l'engagement dans le travail, l'ingéniosité… Mais l'enjeu est aussi esthétique. Ce qui s'affirme ici, ce sont les principes mêmes de cette édition 1999: le respect d'une certaine tradition d'une part mais aussi et surtout l'ironie vis-à-vis de cet ordre ou le détournement malicieux des archétypes. Le théâtre, qui aime ce genre de mariage, n'est pas loin.

Du théâtre, justement, la cérémonie en est imbibée. Une vraie dramaturgie est à l'œuvre, avec ses pics de tension, ses pannes lorsque le cortège s'éternise et sa fantasmagorie… Le tout est scandé ou velouté par la musique de Jean-François Bovard et de Michel Hostettler dans la phase finale. Et voilà que les morceaux obligés de l'événement, le défilé des représentants des cantons ou des communes, ou encore la parade des Cents-Suisses, s'appréhendent comme autant de vignettes d'un autre temps. Mais attention, ces vignettes-là sentent la farce. Ainsi ces neuf colombines, tout droit sorties de la commedia dell'arte, qui dévalent la pente de la scène sur leur vélo. Elles font figure, dans leur tutu rose kitsch et avec leurs couronnes carnavalesques, de petites diablesses. Ce sont les sœurs doucement dépravées d'Arlevin, le héros-tâcheron.

Qui dit dramaturgie, dit aussi récit. La fable se dessine de fait à gros traits, entre deux défilés. Cinq pantins géants, chapeau claque et robe dorée, plus raides que les tuteurs dans les vignobles, marmonnent beaucoup au centre de la scène. Ce sont les experts mandatés par la Confrérie, ceux qui dans la réalité viennent trois fois par an visiter la vigne. Un coup de tête à droite, un autre à gauche, ces marionnettes glosent, cérémonieuses comme certains notaires, avant de tournicoter, assaillies par le chœur en redingotes noires. Le cauchemar est passé.

Tout invite donc à se laisser griser par la légende ou encore à dansotter sur le fil de l'illusion. A l'image de la présidente de la Confédération Ruth Dreifuss, qu'une ribambelle de jeunes filles joyeusement givrées – les enfants de la Saint-Martin – entraînent vers l'estrade présidentielle, pour qu'elle y prononce son discours. La fiction fraternise ici avec le réel. Jusqu'à l'apothéose, ce couronnement pour de vrai, qui voit appeler un à un les vignerons-tâcherons sur l'estrade où une médaille leur est décernée. Les cinq rois viennent d'être élus. Il en manque un… Arlevin en personne (l'acteur Laurent Sandoz, maître de l'espace), traverse en quelques bonds l'immensité de la scène, salue les anges et le public, puis pose un genou à terre. Grandiloquent. Le voilà à son tour couronné. Et c'est l'esprit du jeu qui triomphe avec lui.