Des vignerons racontent «le système Giroud»

Valais Les langues se délient autour de l’empire Giroud

L’Interprofession de la vigne et du vin dément les dernières déclarations de l’encaveur

Cette fois c’en est trop. Les vignerons valaisans ont décidé de démentir les dernières déclarations de Dominique Giroud. L’agacement finit par délier les langues dans ce milieu plutôt secret, et les professionnels racontent par bribes comment fonctionne «le système Giroud».

La RTS faisait état la semaine dernière de documents montrant que les contrôles réalisés dans les caves de Dominique Giroud ne seraient pas conformes à la loi. Selon ces informations, l’encaveur aurait coupé 350 000 litres de vin au-delà des limites autorisées de 15%, parfois même avec du vin étranger, ce qui est interdit pour les AOC. Malgré des récidives, aucune dénonciation pénale n’avait été déposée par le chimiste cantonal contre Dominique Giroud. En réponse, ce dernier a affirmé que de telles pratiques étaient courantes dans le milieu. Mercredi, le Tribunal du district de Sion a contraint la RTS à retirer son article en réponse à une demande de mesures préprovisionnelles déposée par Dominique Giroud.

«Il est faux et mensonger de prétendre que les pratiques dénoncées sont courantes en Valais», a réagi jeudi l’Interprofession de la vigne et du vin (IVV). «A cette heure-ci, et compte tenu de la gravité et de la récurrence des faits reprochés dans les documents récemment publiés, l’IVV s’étonne de la légèreté des sanctions prises contre Dominique Giroud et attend un éclaircissement immédiat de la part du chimiste cantonal», écrit-elle.

Au-delà de la fraude supposée, les documents de la RTS montrent aussi que Dominique Giroud a eu pour habitude, pour les vins contrôlés entre 2006 et 2009, d’utiliser au maximum ses droits de coupage. «Dominique Giroud utilise la loi dans le but de faire de l’argent, alors que ce n’est pas l’esprit de la loi», critique un œnologue qui préfère garder l’anonymat. «On peut couper les vins, pour en améliorer la couleur, pour adoucir leur tanin ou pour éviter que les cuves ne restent partiellement vides et que cela ne provoque l’oxydation du vin», explique-t-il. «Ce sont effectivement les raisons pour lesquelles le coupage est autorisé à un taux maximum de 15%», confirme Paul-André Roux, président de l’IVV. «Cette pratique fait perdre la typicité des vins, et les vignerons qui travaillent soigneusement n’ont pas besoin de ce genre de chose», poursuit l’œnologue. «Le fait de couper au maximum votre petite Arvine, vendue en grande surface, avec un produit moins cher permet d’augmenter vos marges», dit-il. Et d’être concurrentiel sur le marché.

Selon un ancien directeur d’une cave valaisanne, les coupages sont utilisés pour augmenter la qualité des vins et leur prix. «Au vu de l’excellente qualité de la plupart des vins valaisans, on peut considérer que la majorité des caves utilisent la loi à bon escient», dit-il.

Aucune des grandes caves valaisannes ne parvient à expliquer les revenus importants réalisés par Dominique Giroud, soupçonné d’avoir dissimulé quelque 13 millions au fisc entre 2001 et 2009. «La viticulture en Suisse demeure une branche moyennement rentable», estime Jean-Bernard Rouvinez, patron des Caves Rouvinez et Orsat. «Il est difficile de comprendre comment Dominique Giroud aurait pu réaliser de tels bénéfices. Une entreprise vitivinicole se transmet de père en fils et se bâtit généralement en plusieurs générations», explique-t-il. «Je pense qu’une partie des bénéfices de Dominique Giroud provient d’achats à des petits encaveurs qui ont une production excédentaire par rapport à leur potentiel commercial. Dominique Giroud est devenu un spécialiste dans ce domaine», dit-il. Incapables de vendre eux-mêmes la totalité de leur production, les vignerons négocient souvent ces invendus à bas prix. Et l’acheteur optimise ses marges.

Reste la question des surplus, ces quantités de vin produites au-delà des quotas autorisés par le canton. Interdits de vente, ils se négocient aussi à bon marché. «Des contrôles sont effectués par l’IVV dans les vignobles», répond Paul-André Roux. «Chaque année, 20% des parcelles du canton sont analysées pour qu’elles ne dépassent pas les quotas de production autorisés», explique-t-il. «A ma connaissance, la grande majorité des vignerons respectent cette loi. Ces dernières années, la question des surplus ne se pose pas puisque la production a été inférieure aux quotas», dit-il.

Le patron d’une grande cave valaisanne avait pourtant insisté, lors d’une rencontre avec Le Temps il y a quelques semaines: «J’aimerais que le canton se penche sur le marché gris des surplus. Nous saurions ainsi si c’est un problème, comme on l’entend souvent.»

Dans tous les cas de figure, si un vigneron fraude, il est obligé de dissimuler son bénéfice illégal. «Le bénéfice réalisé doit être crédible au regard des droits d’encavage qui lui ont été attribués», explique l’œnologue précité. «S’il met en bouteille des surplus, il devra dissimuler cette partie de son chiffre d’affaires.» S’il devait s’avérer que Dominique Giroud a effectivement commis des fraudes, cela pourrait aussi expliquer pourquoi il aurait dissimulé de l’argent aux îles Vierges.

«Dominique Giroud s’est spécialisé dans l’achat de productions excédentaires»