Enclaves suisses (3/5)

Des vignerons vaudois à Chabag, sur la mer Noire

Pendant plus de cent vingt ans, une petite communauté d’origine vaudoise a vécu relativement paisiblement des fruits de la vigne dans l’actuelle Ukraine

Cette semaine, «Le Temps» visite cinq lieux dans le monde où des Suisses ont émigré pour trouver une vie meilleure.

Episodes précédents:

«A 1h, un superbe lac s’est fait voir à nos yeux enchantés, […] c’était à qui regarderait le mieux et qui témoignerait le plus sa joie.» En ce mardi 29 octobre 1822, François-David Noir, 16 ans, arrivé avec un convoi de 27 colons vaudois au terme d’un voyage qui aura duré plus de trois mois, consigne dans son journal ses premières impressions des rives du Liman. Cette étendue d’eau située à l’embouchure du Dniepr dans la mer Noire, dans le sud de l’actuelle Ukraine, borde le village de Chabag, qui abritera pendant plus de cent vingt ans une communauté helvétique florissante.

L’expédition dont fait partie l’adolescent a quitté les rives du Léman le 21 juillet. Installer une «colonie viticole» au bord de la mer Noire, une intrigante entreprise conduite par Louis-Vincent Tardent, 35 ans, enseignant et botaniste veveysan. Il a entendu parler des possibilités offertes par la Bessarabie, nouvellement conquise par l’Empire russe aux dépens de la Moldavie ottomane.

Une première visite le convainc de tenter l’aventure. Celle-ci doit sa réussite à un autre illustre Vaudois, Frédéric-César de La Harpe, qui a occupé le rôle de précepteur auprès du tsar Alexandre Ier, avant de rentrer au pays en 1815. Tardent fait appel aux relations de son compatriote et obtient un oukase du tsar lui accordant quelque 5000 hectares autour du village d’Acha-Abag, signifiant en turc «jardin d’en bas». Le Vaudois souhaite dans un premier temps baptiser sa colonie Helvétianopolis, mais c’est Chabag qui finira par s’imposer (aujourd’hui Chabo).

Des premières années difficiles

Les débuts de la petite communauté sont difficiles, malgré l’optimisme de départ. Les colons ne sont pas assez nombreux pour exploiter toutes les terres. Louis-Vincent Tardent, devenu maire de la petite commune, écrit en Suisse pour attirer des compatriotes: «Ce pays a le plus beau climat; il n’y pleut jamais deux jours de suite; le ciel est presque toujours serein.» Mais ce tableau idyllique ne suffit pas, et très peu d’émigrants rejoignent Chabag au cours de ses premières années d’existence. En 1829, la localité doit héberger les soldats en transit pour le front de la guerre avec la Turquie. Une épidémie de peste se déclare. Elle décime plusieurs familles.

L’oukase du tsar prévoyait l’installation de 120 familles; en 1829 on en compte une trentaine. On se résigne à accueillir des colons allemands et suisses alémaniques. Les derniers Vaudois arrivent en 1846. Quatre ans plus tard, la colonie compte 53 familles, soit 269 personnes. La localité connaît enfin la prospérité; les propriétaires suisses embauchent des saisonniers par dizaines.

Un parler russe teinté de français

Mais les colons vivent plutôt entre eux et se mêlent peu à la population du village russe pourtant attenant. Ils disposent aussi d’une certaine autonomie; leur conseil communal se déroule en français. En 1861, l’enseignement du russe devient obligatoire, la petite communauté s’ouvre sur ses voisins. Quelques années plus tard, un visiteur remarque que plusieurs de ses habitants parlent mal le français. Le russe, teinté d’expressions françaises et allemandes – un parler aujourd’hui disparu –, est la langue la plus utilisée.

Dans les années 1870, la Russie met fin aux privilèges accordés aux colonies; leurs habitants sont ainsi par exemple astreints au service militaire dans les armées du tsar. A Chabag, près de 100 d’entre eux décident de reprendre la route de l’émigration. Beaucoup partent pour l’Amérique du Nord, d’autres vont se faire vignerons en Australie, comme Henri-Alexandre Tardent, lointain cousin du fondateur.

Le village est relativement épargné par les bouleversements politiques, et par la Première Guerre mondiale. Si ce n’est qu’en vertu du Traité de Versailles, il fait désormais partie du Royaume de Roumanie.

«On avait des servantes et des domestiques russes»

Dans un émouvant documentaire réalisé en 2014 par le journaliste Olivier Grivat, Rodolphe Buxcel, né en 1908 à Chabag, raconte une enfance paisible dans une famille aisée, le vin s’exportant bien. Alors âgé de 106 ans, l’homme – décédé en mars dernier à 111 ans – roule les «r» et cherche parfois ses mots, le français étant une des six langues qu’il a dû apprendre: «On avait des servantes et des domestiques russes. Il y avait 7000 habitants qui parlaient russe, ukrainien et roumain. Mon père avait 100 hectares et ma mère 30. On avait 18 chevaux.»

Mais en juin 1940, tout bascule. L’armée rouge envahit la région et les colons fuient par crainte de la répression soviétique. «On est partis avec quelques valises, le pain est resté dans le four», se souvient Rodolphe Buxcel. Une trentaine d’habitants décident de rester, beaucoup sont expropriés et certains déportés en Sibérie, comme David Besson, dernier maire de Chabag, qui y meurt en 1942.

Encore quelques rues

La Seconde Guerre mondiale marque ainsi la disparition de la communauté. Seuls des noms de rues – La Harpe et Helvetia – témoignent du passé suisse de Chabag. Olivier Grivat s’est rendu sur place plusieurs fois. «Il reste quelques maisons anciennes dans le village, ainsi qu’une cave et des tonneaux d’époque.» Quant à l’église, dont le clocher a été détruit par les Soviétiques, «elle devrait être rénovée pour le bicentenaire de la fondation de Chabag, en 2022».

Le domaine viticole, désormais nommé Shabo, a été racheté en 2003 par un homme d’affaires géorgien. Les bâtiments modernisés à coups de millions accueillent quelque 50 000 visiteurs par an. Les trois millions de bouteilles produites chaque année s’exportent dans de nombreux pays, dont la Suisse. Sur l’étiquette, une inscription claironne: «Since 1822».


Prochain épisode: Vevay, en Indiana, berceau de la viticulture nord-américaine

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